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Histoires de Pékin

Un oeil qui peint une page du temps

Lorsque confronté au bruit urbain, aux foules et aux rues étendues et peu attrayantes de Pékin, on cherche naturellement le calme et la beauté dans différents espaces urbains de la ville. C'est uniquement en déambulant sans but précis que l'on peut ralentir et découvrir ces environnements d'une plus grande pertinence et résonance.

Le narrateur

Le projet présente dix courts récits racontant la relation intime entre un étranger et la ville de Pékin. En tant que narrateur, chaque histoire explore un thème qui m'a ramené à un état de paix au sein de la ville contemporaine accélérée et multi-sensorielle. Chaque thème se déroule dans un espace urbain spécifique de Pékin, où j'ai enregistré des sons et des images en mouvement pour créer une vidéo de deux minutes, posant les bases pour une poésie écrite en anglais, traduite et lue en chinois mandarin. Toute la série offre une évolution de l'expérience personnelle de l'individu avec la ville, invitant d'autres, à leur tour, à réfléchir aux endroits quotidiens où ils trouvent leur propre sentiment de calme.

Tout au long du processus, j'ai flâné des heures jusqu'à ce qu'un endroit attire mon attention pour une histoire, y retournant autant de fois que nécessaire avec ma caméra et mon enregistreur de son pour filmer l'endroit comme un théâtre ouvert d'atmosphères contrastées, où sujets et objets interagissaient devant moi sans le savoir. De retour chez moi, je montais les séquences, sortant à nouveau si un plan manquait, puis je rédigeais un court texte pour que ma femme le traduise et le lise avant de passer à une autre vidéo. En tant que designer et chercheur, je n'avais pas l'intention de créer des courts métrages ou même d'écrire des histoires, mais j'ai ressenti le besoin de capturer mes premières impressions de la ville à travers un médium capable de combiner sons, mots et images.

Le résultat est un court-métrage de vingt minutes, où chaque histoire explore des thèmes et des sentiments sur la nature, la culture, la mobilité, la mémoire, l'histoire, les loisirs, la communication et d'autres domaines qui relient l'individu à l'expérience collective de la ville. Pour citer quelques exemples, dans la première vidéo, "Une Petite Feuille", j'ai raconté ma sensation de détachement—­­­­une feuille séparée de son arbre, à la dérive dans l'immensité de Pékin, aspirant au repos et au répit. Le Parc Qing Feng près de Dawanglu, où j'ai tourné la vidéo, n'avait aucun intérêt particulier, cependant, il a servi de sanctuaire au cours de mon premier mois après mes cours de chinois. Dans la troisième vidéo, "La Sonnette de Vélo", j'ai montré le changement de rythmes et de sons entre les rues principales animées de la zone de Dongsi et les hutongs adjacents, où règne le silence et où la seule présence constante est le son des vélos. Alors que je continuais, je me suis retrouvé à filmer spontanément des moments de calme chaque fois que je pouvais me promener à mon rythme, sans être dérangé, ou lorsque la curiosité me frappait, que ce soit provoqué par les toits de la Cité Interdite, l'ambiance animée d'un marché traditionnel chinois ou le travail d'un récupérateur de carton à l'entrée de mon immeuble. Comme cadre nécessaire pour chaque vidéo, un changement de rythme était nécessaire à travers un contraste visuel et auditif, ainsi qu'une recherche de beauté au milieu de la laideur de l'architecture moderne. La répétition a aussi servi de structure, permettant la collecte de plans montrant soit des murs, des vélos, des panneaux de signalisation, de la nourriture ou des personnes faisant de l'exercice, en fonction de l'élément répété à montrer. 

Si vous êtes en Chine, veuillez activer votre VPN pour regarder cette vidéo.

Le flâneur

Le court métrage a dessiné ma condition personnelle en tant qu'étranger cherchant à s’adapter à la vie quotidienne de la ville en me réimaginant dans des lieux et des expériences tandis que la ville est, à son tour, recréée à travers mes sens. Je deviens ainsi un flâneur baudelairien dans une ère post-moderne ; un poète solitaire à l'œil attentif, déambulant dans les rues de Pékin, produisant des récits esthétiques de détails locaux. En tant qu'empiriste, mon corps a été saisi par la vitalité contrastée de la ville avant d'analyser et représenter d'un moyen audiovisuel mon expérience personnelle. À cet égard, une analogie pourrait être faite entre les premières impressions contrastées éprouvées par un occidental vivant à Pékin et celles d'une personne chinoise vivant dans une ville occidentale. Comment s'extraire et trouver son calme dans une nouvelle ville ?

Le projet marque non seulement mon arrivée dans la capitale à la fin de l'année 2017, à une époque où tout semblait légèrement surréaliste, mais il inaugure également une série de travaux visuelles où l'observation prend le pas sur l'action. Bien que les vidéos aient révélé mon style amateur en matière de tournage, d'écriture et de montage, avec des imperfections évidentes, elles ont été essentielles pour démontrer que la ville moderne, avec sa beauté éphémère et fragile, est intimement liée au sentiment humain intemporel d'insignifiance. La présence imposante de la ville peut parfois conduire à un sentiment de se perdre dans la foule, et seule l'esprit curieux et indépendant peut se sentir libéré en créant des récits qui affirment sa propre existence. De façon similaire, le sentiment nihiliste de non-existence peut aussi devenir un plaisir dans la ville, comme lorsque j'ai écrit : "Une fois seul, je me sens très petit ; une trace, une ombre et rien de plus". Il peut sembler paradoxal de à la fois apprécier et souffrir de sentiments de néant, puis de reconnaitre sa superfluité tout en essayant encore d'exister en racontant des histoires. À cet égard, le court-métrage, bien que trop ambitieux pour un artiste et trop subjectif pour un chercheur, est une étape significative pour réaliser que représenter la ville n'a pas besoin de couvrir dix zones différentes simultanément, comme si la ville était de taille gérable alors qu'elle ne l'est pas, mais pourrait se faire à une échelle plus petite dans une seule zone, telle que prendre une et seule rue comme étude de terrain.

Publié: 3 février 2018

Infos

J'ai présenté ce projet entre autres travaux lors d'un entretien de trente minutes pour l'émission talk-show "Quoi de neuf en Chine?" de CGTN (2019).

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