Détails d'une rue

Explorer la rue Guan Zhuang entre ma maison et mon travail

C’est en observant continuellement les rues de Pékin que des détails peuvent révéler la complexité de la vie urbaine de façons inattendues. En longeant la même rue tous les jours pendant trois ans, entre la maison et le travail, ces détails scrutés en permanence deviennent familiers pour le flâneur attentif, qui trace son propre parcours à la recherche de ce qui est immuable et éphémère dans cette rue. Certains détails deviendront des repères tandis que d'autres seront toujours inattendus. Les premiers proviendront de ce qui est vu, entendu et vécu quotidiennement au cours d’une méditation intime, une forme de rituel que de marcher sur le même trottoir jour et nuit, en hiver et en été, décodant en quelque sorte la vie quotidienne dans ses similitudes et ses différences. Ainsi, certaines actions s'établissent sur la durée puisqu'on s'attend à entendre certains sons, on s'attend à voir des personnes et des objets que l'on connait, on se sent en quelque sorte emportés par les rythmes urbains avant de pouvoir les saisir nous-mêmes. En même temps, il existe des changements constants, dont la plupart sont à peine perçus par les mêmes personnes qui longent leur propre rue chaque jour. En tant qu'empiriste, il y a des détails de la vie urbaine que je ne vois pas, qui apparaissent quand je ne suis pas là, soit les autres vingt-trois heures de la journée, ou alors ils existent depuis des années jusqu'à ce qu'un jour je les aperçoive pour la première fois. Par conséquent, toute représentation de cette rue peut se trouver incomplète compte tenu la nature éphémère de l'espace urbain, ainsi que des limites humaines et matérielles pour l'observer et la rendre visible. Les plus imaginatifs d’entre nous pourront continuer ce récit inachevé en soulevant d’avantage de questions sur ce qu’un individu peut saisir de la vivacité quotidienne d’une rue.

La rue choisie pour mon projet s’appelle Guan Zhuang, un lieu atypique à l'est de Pékin auquel je porte un intérêt particulier en tant qu'observateur, car la rue relie la résidence dans laquelle je vis depuis ces trois dernières années avec mon lieu de travail au lycée EWFZ. Depuis mon arrivée, j'ai toujours apprécié ces quinze minutes de marche d’un point à l’autre de la rue en restant attentif à son rythme dynamique qui sait aussi être apaisant, m'incitant de plus en plus à la représenter par des moyens visuels. Parfois, après cette marche matinale, j'attends le bus 583 à son arrêt pour m'emmener sur un autre campus et, pendant un court instant, je reste figé à mieux observer ce qui se passe autour de moi comme si je redécouvrais la rue jour après jour.

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Il existe plusieurs projets de rue qui emploient des images pour saisir et raconter des aspects inattendus de la réalité, "pour capturer le monde", comme l'écrivait la photographe Susan Sontag (1979). Dans ce sens, le projet photographique à grande échelle de Richard Howe, "New York in Plain Sight" (2008), est une archive visuelle qui saisit les activités des 11 485 coins de rue de Manhattan. Chaque coin de rue est représenté à l’aide d’une seule photographie, comme s'il s'agissait d'un souvenir, un fragment de secondes qui montre des bâtiments, des trottoirs et la vie sociale qui émane de l’espace public. Le livre "Paris sans paroles" de Sylvain Ageorges (2012) est aussi un grand recensement visuel des milles et uns détails de la ville qui sont classés dans différentes catégories, comprenant ses pavés, ses portes, ses enseignes, ses bancs, ses statues, ses pigeons, entre autres éléments qui font que Paris soit reconnaissable au premier coup d’œil. Ces infimes particules semblent contenir à elles seules la ville toute entière. D'autre part, dans la série "Fenêtres du monde", le photographe André Vicente Gonçalves (2009) part à la recherche des fenêtres d'une ville, dévoilant les différences subtiles entre les bâtiments, et plus tard entre les villes, lorsqu’il en parcourt une dizaine d'entre elles pour reproduire les mêmes images. Cependant, le lien qui s’établit entre la recherche et l’art en milieu urbain est bien évoqué dans une scène du film 'Smoke', réalisé par Wayne Wang en 1995. Le personnage principal, un gérant d'un tabac de Brooklyn (Harvey Keithel) explique à un écrivain (William Hurt) pourquoi il prend au quotidien une photo de son propre magasin : "Plus de quatre mille photos du même endroit. Le coin de rue de la troisième avec la 7e avenue à huit heures du matin. Quatre mille jours de suite par tous les temps. C’est pour ça que je ne peux jamais prendre de vacances. Faut que je sois à mon poste, chaque matin. Chaque matin au même endroit, à la même heure. C’est mon projet. On pourrait dire que c’est mon projet de vie […] C’est mon coin de rue après tout. C’est juste une petite partie du monde, mais les choses se passent là aussi comme partout ailleurs. C’est un receuil de mon coin de rue […] Les photos sont toutes pareilles mais chacune est différente des autres. Tu as des journées ensoleillées, des journées sombres. Tu as la lumière d'été et la lumière d'automne. Tu as des jours de semaine et des week-ends. Tu as des gens avec leur blousons et tu as des gens en t-shirts et en shorts. Parfois les mêmes personnes, parfois des personnes différentes. Parfois, les différents deviennent les mêmes et les mêmes disparaissent. La Terre tourne autour du Soleil et chaque jour la lumière du Soleil frappe la Terre sous un angle différent" (min. 12 à 18). Après ces exemples, il serait normal d'avoir une pensée pour les peintures de la cathédrale de Rouen de Monet (1892-1894).

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Le premier projet met en scène les milliers de coins de rue d'un district, le second présente une ville à travers différentes catégories, le troisième présente différentes villes à travers une seule catégorie, et le quatrième révèle la vie qui entoure un seul coin de rue tous les jours d'année après année. Les trois premiers projets sont réels et le quatrième est fictif mais non moins plausible. C'est certainement le plus contraignant puisque l'espace est pris en compte, mais aussi le temps car chaque jour est important. C'est aussi le plus intime car il implique que le photographe prenne sa propre boutique en photo, ce qui lui permet une étude approfondie de mesure du quotidien. De plus, les trois premiers projets se déplacent dans la ville, tandis que le quatrième est statique. En comparant leurs méthodes, le deuxième et troisième projet font des gros plans pour montrer principalement les éléments matériels et physiques de la ville tandis que le premier et quatrième projet sont particulièrement attentifs à la vie sociale.

S'il existe des divergences entre ces quatre projets documentaires, arrêtons-nous un instant pour étudier leurs ressemblances. Tous quatre cherchent à observer et à représenter la vie urbaine à travers des méthodes visuelles. De plus, il faut noter qu'ils se rejoignent tout particulièrement dans la répétition, non pas un mais 11485 coins pour analyser un quartier, non pas une mais des dizaines de catégories photographiées pour analyser une ville, non pas une mais des dizaines de fenêtres pour analyser des dizaines de villes, non pas un mais des milliers de matins pour analyser un coin de rue. Les quatre chercheurs comprennent très bien la relation entre le processus et le résultat de leur recherche en se fixant des règles strictes pour atteindre une certaine objectivité, en évitant de se laisser emporter par la recherche subjective de la beauté qui ruinerait leur méthode. En ces termes, le premier et quatrième projet sont plus rigoureux tandis que les deux autres ont pris quelques libertés en se souciant aussi de l'esthétique. Bien que certains soient plus objectifs que d'autres, ils produisent tous des résultats fascinants qui pourraient également être compris par le public comme des œuvres d'art. Enfin et surtout, ces projets suggèrent d'autres projets. Imaginez pouvoir photographier tous les coins d'une ville le même jour à la même heure. Cela pourrait également se faire la nuit plutôt que de jour, à chaque saison, tous les cinq ans. Imaginez pouvoir photographier des portes au lieu de fenêtres, toutes les portes d'une rue au lieu de celles d’une ville. Avec suffisamment d'ingéniosité et de ressources, des projets de ce genre ce font infinis.

Dans le projet qui est le mien, j'ai voulu rendre plus cohérents les détails trouvés dans le chaos de la rue Guan Zhuang en les classant et les analysant dans les catégories suivantes, des éléments les plus statiques aux plus amovibles : (1) Sols (2) Murs (3) Mobilier urbain (4) Boutiques (5) Mots et images (6) Lumières et couleurs (7) Transports (8) Personnes (9) Objets et déchets et (10) Nature. Ces traits universels d’une rue de ville peuvent être étudiés dans la plupart des environnements urbains, étant donné que toutes les rues ont des sols, des murs, des personnes, et lorsqu’elles sont représentées visuellement, elles peuvent produire des résultats uniques de leur vie locale, dévoilant les caractéristiques singulières de leur identité. Ainsi, entre l'été et l'automne 2020, après des années de contemplation active, j'ai commencé à filmer l'environnement physique, social et multisensoriel de Guan Zhuang pour faire un court métrage qui raconte une étude, mais une histoire avant tout. Cela dit, je n'ai pas parcourus toute la rue, mais seule la distance qui sépare ma résidence de mon lieu de travail. Chaque plan appartient à l'une des premières catégories décrites ci-dessus, parfois à plus d'une, comme lorsque nous voyons un trottoir au premier plan et des voitures ou des personnes en arrière-plan. Parfois, le même plan pourrait parfaitement appartenir à deux catégories différentes. Le vert ensoleillé des feuilles d'un arbre, une bouteille en plastique abandonnée par terre, les clignotants d'une voiture, etc.

Les détails ne montrent pas la rue de loin, dans son ensemble, mais au fur et à mesure que ces particules se rejoignent, elles parviennent également à la représenter telle qu'elle est réellement. Lorsque nous filmons pour accéder à la vie sociale, ce que nous voyons est beaucoup plus infime que tout ce qui se passe réellement là-dehors, mais tout est également lié au vaste contexte urbain. Une image montrant un livreur se reposant et regardant son téléphone peut implicitement symboliser tous les livreurs que j'ai vus au cours de ces trois dernières années dans cette rue. En tant que telles, ces images révèlent souvent ce qui a été vu avec fréquence. Il peut aussi y avoir des événements inhabituels qui ont été filmés alors qu’ils se produisent rarement tous les jours, mais ils sont peu nombreux, car j'ai essayé de garder une trace de l'ordinaire. Pourtant, bien que la plupart des éléments soient vus à plusieurs reprises et semblent identiques jour après jour, il y aura toujours des changements qui seront difficiles de montrer avec l'appareil. Les oiseaux ne seront sûrement pas les mêmes, la lumière du soleil varie, les chaussures bleues peuvent être suivies de chaussures rouges et, dans cet intervalle, je n'aurai vu que les premières. En tant que tel, il y a d'innombrables détails que je n'ai pas enregistrés alors qu'ils étaient bien présents, ou même des détails qui ont besoin d'être décrits pour que l'image soit comprise. J'ai aussi vu plus de détails de rue à l'aide de mon appareil car j'étais concentré à les chercher où qu'ils se trouvent. La même chose s'est produite lorsque j'ai enregistré des sons car j'attendais dans un coin de rue en les écoutant bouger autour de moi ou je les cherchais en marchant le long de la rue. Cependant, un projet de cette envergure peut suffire à dépeindre la rue et à donner une idée de ce qui s'y passe, mais pas à l'analyser avec précision.

"Histoires de Pékin" fut un projet artistique, tandis que "Détails d’une rue" est plus analytique, même s'il reste subjectif dans les décisions prises lors de l'enregistrement et du montage. Un collègue qui longe la rue tous les jours pense que c'est un endroit peu attrayant et important de Pékin, et bien qu'il ait raison, son apparente insignifiance en dit plus sur la ville qu'on ne le pense à première vue. En réalité, chaque élément trouvé est un détail significatif qui appartient à la rue, comme une fenêtre et une porte peuvent être les détails d'un bâtiment ou une tache de rousseur et un ongle sont les détails d’un corps. Cette rue appartient à la ville qui se reconnaît aussi dans cette rue et, sans ces détails, aucune des deux ne serait exactement la même. En regardant de plus près, la rue en dit long sur la vie intime et publique. Elle a ses changements cycliques que nous savons arriver quand on entend les oiseaux les matins de printemps et les grillons les après-midis d'été, les arbres perdent leurs feuilles en octobre, les portes de l'école sont remplies d'enfants et de parents à certaines heures du matin et de l'après-midi, les files d'attente sont plus longues dans certains magasins le matin car ils y servent des petits déjeuners et quelques autres l'après-midi pour leurs pâtisseries ou leurs viandes, il y a plus de déchets devant la fruiterie le matin après que le camion ait déchargé la marchandise, la rue est décorée en rouge pendant les fêtes nationales, les pavés des coins de rue noircissent chaque fois qu’une famille allume un feu pour honorer ses morts, les magasins ferment régulièrement et de nouveaux ouvrent alors qu’ils sont peu à rester des années sur place. Il existe différents degrés de permanence, car certains éléments peuvent durer plus longtemps que d'autres sans subir de changements. Les gens changent aussi. On peut apercevoir le même vieil homme faire ses exercices physiques derrière l'arrêt de bus jusqu'à ce qu'un jour il ne soit plus là. Les jours changent même s'ils semblent identiques, et il n'y aura plus jamais de 22 octobre 2020, ce qui d'un coup nous ramène au présent. C'est en quelque sorte tragique de penser qu'un jour je déménagerai à un autre endroit, dans une autre ville, et je ne reverrai plus cette rue. Je veux ainsi m’en emparer dans ce qu’elle est maintenant, dans la réalité et dans la façon dont je la perçois, avant qu’elle ne s'estompe dans ma mémoire. Le court-métrage de vingt minutes présenté ci-dessous est le résultat de cette réflexion introspective, ayant l’objectif de nous faire voir nos rues du quotidien dans les détails qui les font si spéciales pour mieux les saisir car, en somme, elles font aussi partie de nous, de notre identité.

Publié: 28 novembre 2020

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Capture d’écran 2020-11-20 à 07.07.37.

Autres projets visuel 

dans Guanzhuang

Observation et représentation visuelle

1. Entrées

Pendant trois mois, de début septembre à début décembre, j'ai pris des photos de ma résidence et de l'entrée de l'école le matin en allant au travail et l'après-midi de retour chez moi. J'ai fait ce projet les jours de travail, en prenant mes photos du même endroit entre les deux mêmes arbres. Qu'est-ce qui change et reste constant du matin au soir, d'un jour sur l'autre, d'un mois sur l'autre, de la fin de l'été à la fin de l'automne 2020 ?

Publié: 5 décembre 2020

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2. Collage du bus 583

Pendant trois ans, j'ai pris le bus 583 dans un court trajet de trois stations, du campus de Guanzhuang à celui de Ruixiang, de la station de Guanzhuang Lukoubei (管庄路口北站) à la station de Xijunzhuang (西军庄站), le matin, et en sens inverse l'après-midi. À la fin novembre 2020, j'ai commencé à regrouper des images du bus pour l'analyser visuellement à l'aide d'un collage numérique.

Publié: 5 décembre 2020

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3. Le Design non-intentionnel dans la rue Guanzhuang

Brandes et coll. (2009) définissent le design non-intentionnel comme «la re-conception quotidienne du monde matériel» (ibid: 10). C'est «la motivation d'un individu à utiliser un objet dans un but autre que celui pour lequel il a été conçu à l'origine» (ibid: 12). En tant que chercheur en design, le NID est l'une de mes passions et mon domaine de recherche, car il expose ce que les gens font spontanément avec les objets lorsqu'ils sont face à un problème. J'ai donc fait mes recherches dans la rue en tant qu'empiriste, en observant et en photographiant ce que j'ai pu voir, comme un panier de vélo transformé en poubelle, des lampadaires et des murs comme panneaux d'affichage, des arbres et des balustrades pour poser des serpillières, des câbles électriques et des grillages pour étendre des vêtements, etc. Parfois, des solutions différentes peuvent résoudre le même problème, lorsque les serpillières sèchent sur différents supports, ou un même élément permet différents usages, lorsque les arbres sont utilisés en tant que poubelle, pour poser des serpillières, pour étirer les muscles, etc. L'utilisation non intentionnelle d'objets du quotidien peut être observée dans la rue Guanzhuang à partir des images suivantes. Là où il y aura des gens, il y aura du Design non-intentionnel.

Publié: 8 décembre 2020

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4. L'homme qui vendait des produits contre les cafards

Le bruit assourdissant de la rue laisse place à un homme en blouse blanche, soi-disant expert en extermination d'insectes et de rongeurs, un travailleur solitaire qui se promène dans le quartier avec son cadis pleins de produits en vente. On l'entend approcher de loin grâce à son instrument à percussion en bois, avec lequel il fait un son qui fait 'toc' avec un intervalle de quatre secondes, toc... toc... toc... Le simple 'toc' d'un l'homme qui tue les insectes, qui se promène fréquemment dans la rue Guanzhuang, entre autres, où il s'y installe aussi par moments avec sa marchandise sur le trottoir. Quatre ans ont passé et cet homme continue de travailler comme la première fois que je l'ai croisé, comme si rien n'avait vraiment changé.

Publié: 12 juin 2021

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