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Fenêtres de
Bolin Aiyue

Un modèle d'observation
en six étapes, 2021

Lorsqu'on est confiné à la maison pendant de longues périodes, comme cela s'est produit pendant la crise du Covid-19, les fenêtres deviennent le seul contact naturel avec le monde extérieur. Elles peuvent être étudiées sous différents angles, de l'intérieur et de l'extérieur, et c'est à travers un modèle de six étapes qu'on peut achever un cycle d'observation.

La résidence et l'immeuble

Considérez une fenêtre. Est-ce simplement un vide traversé par une ligne de vue ? Non. Dans tous les cas, la question demeurerait : quelle ligne de vue – et celle de qui ? Le fait est que la fenêtre est un non-objet qui ne peut que devenir un objet. En tant qu'objet de transition, elle a deux sens, deux orientations : de l'intérieur vers l'extérieur et de l'extérieur vers l'intérieur. Chacune est marquée de manière spécifique, et chacune porte la marque de l'autre. Ainsi, les fenêtres sont encadrées différemment à l'extérieur (pour l'extérieur) et à l'intérieur (pour l'intérieur). Henri Lefebvre, La production de l'espace, 1991, p.209

 

Qui n'a pas été impressionné par l'architecture moderne chinoise en arrivant à Pékin, marquée par ses structures utilitaires de style blocs de Lego, de formes massives peu décorées ? Bolin Aiyue, également connue sous le nom de la Philharmonie de Berlin, est l'une de ces résidences construites en 2008 et située à la périphérie est de Pékin, comprenant trente-huit bâtiments de six à vingt étages, avec des milliers de résidents de diverses classes sociales. D'octobre 2017 à juin 2021, j'ai habité au quatorzième étage de l'un de ces bâtiments, où ses fenêtres ont été au cœur de ce projet de recherche visuelle, reliant le monde intérieur et extérieur de manières que j'ai tenté d'étudier.

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Question de recherche : Comment étudier mes propres fenêtres et celles de ma résidence depuis différentes orientations intérieures-extérieures ?

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Première et dernière photographie de la vue depuis mes fenêtres nord ; 2 octobre 2017 et 22 juin 2021.

En suivant l'analyse de Lefevre sur la fenêtre, j'ai proposé d'explorer et de classifier ces orientations en six chapitres, où la relation entre l'observateur et l'observé, que ce soient les fenêtres elles-mêmes ou ce qui est vu à travers elles, sont les constantes qui donnent un fil conducteur aux étapes de réflexion et d'expérimentation du projet. Dans ces six chapitres, j'ai commenté des références artistiques et j'ai mené des expérimentations visuelles, en commençant par les observations les plus mobiles et courantes, comme se promener à l'intérieur de la résidence et regarder les fenêtres des autres depuis l'extérieur. Les chapitres suivants ont été plutôt centrés sur un seul espace, mon propre appartement et ses environs, ce qui a réduit la portée du projet, à moins de considèrer la vue lointaine depuis mes fenêtres. Enfin, le dernier chapitre a été le plus complexe car il a fait appel à quatre de mes voisins et leurs fenêtres respectives. Le projet que j'ai commencé seul dans mon appartement s'est élargit en se partageant avec d'autres.

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De l'extérieur vers
d'autres fenêtres

Phase 1

Il y a les choses qui sont visibles à l'extérieur et puis il y a les choses qui sont cachées, et la vie a plus à voir, le monde réel a plus à voir avec ce qui est caché, peut-être. Qu'en penses-tu ?

In No Great Hurry: 13 leçons de vie avec Saul Leiter, Tomas Leach, 2013, min.45–46.

Lorsque André Vicente Gonçalves entreprit son projet photographique « Fenêtres du monde » en 2009, il examina non seulement les formes des fenêtres mais aussi tout ce qui les entourait : matériaux, couleurs, balcons, détails architecturaux, jardinières, rideaux, objets, démontrant que les fenêtres d'une même ville partagent de nombreux éléments similaires. Ce que l'artiste et le spectateur ignorent, pour des raisons évidentes, c'est ce qui se passe à l'intérieur de ces espaces. Même après avoir vécu dans un immeuble pendant des années, on se familiarise avec ses voisins, se demandant qui ils sont vraiment et faisant des suppositions sur leur mode de vie. Dans un sens, les portraits de quarantaine de Adas Vasiliauskas (2020) ont tenté de nous offrir un aperçu de quelques familles à leurs fenêtres à travers son drone ; cependant, il s'agissait de scènes mises en scène plutôt que d'authentiques moments de vie d'intérieur d'appartement qui pourraient nous dire davantage sur la société.

Durant les premiers mois de la crise du Covid-19, tout en déambulant dans les ruelles de la résidence, j'ai pris de nombreuses photographies de fenêtres, en accordant une attention particulière à l'architecture en plein jour et à la vie sociale la nuit. Cependant, comme la plupart des fenêtres n'avaient pas de rideaux, des préoccupations éthiques ont surgi quant à savoir si je devais envahir la vie privée des gens en photographiant leurs fenêtres de manière intrusive, sans leur consentement. Pour le bien du projet, je me suis contenté des lumières et des quelques objets placés près des fenêtres, principalement des vêtements suspendus, plutôt que des individus dans des situations compromettantes. De plus, j'ai souvent remarqué qu'au milieu de la multitude de fenêtres, le contraste entre les lumières froides et chaudes mélangées à l'obscurité de la nuit évoquait non seulement un sentiment de magie, mais aussi de petitesse face à une telle présence de vie. Je contemplais ces lumières comme des compositions artistiques qui me laissaient imaginer une famille qui dîne, un père qui raconte une histoire à sa fille, des gens faisant du sport, un couple devant la télé ou faisant l’amour. Une pièce éclairée peut cacher des possibilités infinies qui n'ont pas nécessairement besoin d'être vues, mais imaginées. C'est cette rêverie sans malice qui nous libère presque de la temporalité, éveillant un écho porteur d’espoir pour la vie dans ses diverses formes.

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De l'extérieur vers
mes fenêtres

Phase 2

Ce qui rend à ce point incomparable et irremplaçable la toute première vue d’un village, d’une ville dans le paysage, c’est qu’en elle le lointain résonne en communion très étroite avec le proche. L’habitude n’a pas encore fait son œuvre. À peine commençons-nous à nous y retrouver que le paysage disparaît brusquement, comme la façade d’une maison lorsqu’on y pénètre. Il n’a pas encore acquis de prépondérance à force d’une exploration continue devenue habitude. Lorsque nous avons commencé à nous retrouver dans un endroit, cette toute première image ne peut jamais plus revenir.  Walter Benjamin, Rue à sens unique, 2016, p.63

 

Après avoir observé les fenêtres des autres, il était intéressant de faire de même avec mes propres fenêtres vu de l'extérieur, en restreignant le sentiment de surveillance à une seule zone spécifique. Situées au quatorzième étage d'un immeuble près de la route Route nord de Chaoyang, mes fenêtres étaient orientées vers l'ouest et le nord, la plupart mesurant 1,35 mètres de hauteur, à l'exception de celles du balcon intérieur de la chambre, qui étaient des baies vitrées remplaçant le mur. Celles-ci se distinguaient par leurs cadres blancs et leurs barres de bois cassées sur la gauche; la fenêtre de la salle de bain se différenciait des autres avec sa moustiquaire relevée; puis mes fenêtres du côté nord étaient ornées d'autocollants de Noël, facilitant leur identification depuis l'autre côté de la rue. C’est alors, en les voyant changées, que j’ai réalisé que je ne ressentirais plus jamais cette première impression irremplaçable de mon immeuble—ce jour d'Octobre 2017 où j’ai su que c’était ici l'endroit où j’allais vivre.

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Projet de fenêtre d'Alper Yesiltas.

Série de photos capturant mes propres fenêtres sous différents points de vue.

Pendant mes recherches, je me suis souvenu que le photographe Alper Yesiltas avait photographié, pendant douze ans, une fenêtre qui donnait face à sa chambre (2017), et même si ce n'était pas la sienne; on la perçoit comme une entité vivante. Elle a son rideau de dentelle blanche, son mur aux couleurs changeantes, des jours enneigés à ceux ensoleillés, et le passage du temps la transforme progressivement jusqu'à ce qu'elle soit finalement démantelée, disparaissant comme dans la vie lorsque quelqu'un meurt. Cette contemplation active de la même fenêtre au fil du temps montre une rare persévérance à représenter le même élément jusqu'à que cela en devienne une obsession. A travers mes photographies, j'ai choisi d'examiner mes fenêtres à différentes distances et angles, plutôt qu'un seul point de vue, puis j'ai demandé à deux voisins de prendre une photo de celles-ci depuis l'extérieur, après leur avoir indiqué comment les reconnaître. Partager mon emplacement avec d'autres a momentanément diminué mon sentiment de privacité, et pourtant, j’ai commencé à m’imaginer en étranger regardant ces mêmes fenêtres des années, voire des décennies plus tard, le seul accès restant à cette vie passée que j’avais autrefois.

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De mes fenêtres
vers l'extérieur

Phase 3

Celui qui marche dans la rue, là-bas, est plongé dans la multiplicité des bruits, murmures, rythmes [...] En revanche, depuis la fenêtre, les bruits se distinguent, le flux se sépare, les rythmes se répondent. Vers la droite, en bas, un feu rouge. Les voitures à l'arrêt, les piétons traversent, murmures faibles, pas, voix confuses. Henri Lefebvre, Rythmanalyse, 2013, p.38.

 

Il arrive un moment où les orientations changent car ce n'est plus de l'extérieur que l'observation se fait, mais de l'intérieur, à partir de l'inamovible fenêtre. En recherchant des peintures telles que « Goethe à la fenêtre » (1787) de Johann Heinrich Tischbein, « Femme à la fenêtre » (1822) de Caspar David Friedrich, ou « Tôt le matin » (1858) de Moritz von Schwind, les sujets sont vus de dos regardant par une fenêtre ouverte, mais les détails d'arbres, montagnes ou bâtiments sont à peine visibles, minimisés par l'intérêt porté aux intérieurs des pièces. Nous commençons à voir des détails des rues de Paris dans les balcons impressionnistes de Gustave Caillebotte, et pourtant, le spectacle vu par ses sujets ne nous est pas toujours montré.

 

Plus récemment, au cours de la dernière décennie, le peintre canadien Shaun Downey a représenté des femmes contemplatives et solitaires dans leurs appartements, certaines regardant par les fenêtres dans des compositions sereines et élégantes, soit en regardant des éléments spécifiques à l'extérieur, parfois même en utilisant des jumelles, soit en laissant leur esprit errer librement, absorbées par leurs propres pensées dans une activité solitaire d'introspection. Avant Downey, le peintre américain Edward Hopper nous montrait déjà des scènes urbaines mémorables transmettant cette solitude, et c'est pendant la crise du Covid-19, que sa peinture « Matin au Cape Cod » (1950) a été largement partagée sur les réseaux sociaux, représentant une femme tendue qui regarde par une fenêtre, évoquant au spectateur les incertitudes qui pourraient survenir dans un lieu aussi isolé – la peur d'un virus inconnu. Lorsque seule la moitié d'une histoire nous est montrée, les suppositions se renforcent dans l'esprit imaginatif.

Au-delà des sujets, de leurs intérieurs et de leurs expériences internes, il nous intéresse de savoir ce que les gens peuvent voir réellement depuis leurs fenêtres, et c'est avec l'avènement de la photographie que le spectacle de la ville se dévoile. Avec une vue sur Washington Square Park depuis son 12e étage, le photographe André Kertész a capturé des fragments de la vie citadine de 1952 jusqu'à son décès en 1985, pendant que de 1958 à 1985, la photographe Ruth Orkin s'est lancée dans un projet comparable depuis son appartement du 15ème étage au 65 Central Park West à New York. Tous deux étaient assez loin pour élargir leur champ de vision mais assez près pour entrer dans l'intimité des gens, des parcs et de leur vie urbaine. De manière similaire, dans son documentaire Hush (2003), Victor Kossakovski a tourné son regard vers sa rue à Saint-Pétersbourg, documentant non seulement le sens nietzschéen du retour éternel dans les réparations et nettoyages répétés d’une route en béton pendant un an, mais aussi les fragments qui rendent la rue à la fois captivante et inintéressante.

 

La vue unique qu'offre une fenêtre nous invite à contempler et à interagir avec la vue d'une manière plus attentive, encore plus lorsque cette interaction se produit tous les jours. En poussant cette logique plus loin, on pourrait capturer la banalité avec ses cycles en choisissant une constante statique qui serait toujours présente, comme l'a fait le photographe ukrainien Yevgeniy Kotenko en photographiant le banc d'un parc pendant une décennie, de 2007 à 2017. Le banc était face à la fenêtre de la cuisine de ses parents, au quatrième étage d'un immeuble de Kiev, lui permettant de documenter ses passants. Outre la vie urbaine, on ne peut négliger la fenêtre en tant qu'élément physique dans sa forme et ses matériaux, se situant entre le spectateur et le monde extérieur, comme le présente Josef Sudek dans une série photographique datant de 1940 à 1954 au sujet de la fenêtre de son studio de Prague. Le livre « La fenêtre de mon atelier » montre ce qui se passe par la fenêtre tout en incluant les changements de la vitre, transparente, recouverte de givre ou de gouttelettes d'eau, au fur et à mesure que le temps passe.

A partir de toutes ces références, j'ai fait une série d'observations depuis mes fenêtres, compilées dans une vidéo de quinze minutes. Si je devais décrire ce que je vois depuis mes fenêtres nord, il y a la route de Chaoyang North Road, une ancienne mosquée derrière, suivie d'une école et de nombreux bâtiments, avec des montagnes lointaines visibles uniquement par temps clair. Depuis mes fenêtres ouest, les immeubles résidentiels sont à gauche et en face, puis une zone de repos juste en dessous et la route à droite. Pendant des mois, j'ai photographié les mêmes séchoirs de cet espace commun, trouvant de subtiles variations de couleur au fur et à mesure que des personnes apportent leurs draps à sécher. Puis, le 22 mai, j'ai enregistré les vues et les sons de cette fenêtre à trois heures d'intervalles pendant vingt-quatre heures, enregistrant ces fragments visuels et sensoriels avant sept heures du matin pendant sept jours consécutifs.

 

Explorer les rythmes d'un quartier m'a permis de voir le mouvement du soleil et d'entendre différents sons apparaître en plus des voitures. Si on me demandait quels sont les moments que j'ai le plus apprécié depuis mes fenêtres, c'était entre six et huit heures du matin, lorsque j'entendais les oiseaux chanter, des gens faire de l'exercice, et le mégaphone d'un réparateur d'appareils électroniques. Pourquoi ce bruit ? Il m'était plutôt rassurant de savoir que la vie suivait son cours habituel. Je ressentais la même chose lors des soirées d'été, entre sept et huit heures, en écoutant les rires des enfants jouant et les femmes dansant, surtout quand il s'agissait de la chanson de Wang Qi, Standing and Waiting For You For Three Thousand Years (站着等你三千年), vers huit heures et quart.

Étendoirs, bancs et une aire de jeux vus depuis la fenêtre de ma salle de bain.

View from my living room window.

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Vidéo réalisée depuis la fenêtre de ma salle de bain.

Alors que j'appréciais le sons de mes fenêtres ouest, j'appréciais la vue panoramique de celles orientées vers le nord. D'un endroit caché, j'ai pu filmer les montagnes, la fin du mois de jeûne du ramadan à la mosquée, des passants et des balayeurs faisant leur travail. Si nous étions plus nombreux à agir ainsi, nous deviendrions les observateurs de rue défendus par l'écrivaine urbaine Jane Jacobs comme les "yeux dans la rue" qui pourraient apporter plus de sécurité à une ville car ils sont "les propriétaires naturels de la rue" (1961, p.35). En tant que citoyens attentifs, nous fournirions une compréhension utile d'une rue ou d'une résidence, mais nous aurions besoin de débattre sur la manière dont ces yeux sont présents et réagissent à ce qui est observé.

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Finalement, inspiré par les peintures décrites précédemment, je me suis photographié en regardant à travers mes quatre fenêtres. Ces autoportraits ont constitué ainsi une sous-catégorie, mettant en évidence comment la posture corporelle et l'interaction variait avec chaque fenêtre, vu que j'étais généralement assis à mon bureau lorsque je regardais par la fenêtre du salon, tandis que j'étais debout lorsque je m'évadais à travers les autres fenêtres. Bien que ce chapitre se soit davantage concentré sur ce qui est vu à l'extérieur, il n'a pas omis l'observateur ni la fenêtre à partir de laquelle cette observation se produisait. Ayant dit cela, cette exploration de la fenêtre dans sa matérialité et son impact sur l'environnement intérieur fut approfondie dans le prochain chapitre.

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De mes fenêtres
vers l'intérieur

Phase 4

Cette obscure fraîcheur de ma chambre était au plein soleil de la rue ce que l’ombre est au rayon, c’est-à-dire aussi lumineuse que lui et offrait à mon imagination le spectacle total de l’été dont mes sens, si j’avais été en promenade, n’auraient pu jouir que par morceaux. Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann, p.114.

 

Le génie de Vermeer réside dans sa capacité à représenter la lumière qui jaillit dans son studio par une de ses fenêtres, mais c'est à nouveau Hopper qui me fascine. « Soleil dans une pièce vide » (1963) est certainement l'un de ses travaux les plus achevés sur l’étude des effets de la lumière du soleil sur le sol et murs d'un appartement vide, créant des formes rectangulaires lumineuses et sombres qui varient en fonction de l'orientation et de la forme de la fenêtre. L'intensité de la lumière et les surfaces qu'elle illumine affectent également les nuances de couleur, car les effets de lumière sur un mur en béton vert ne seront pas les mêmes que sur un parquet. A ce titre, j'ai tenté de photographier ces effets dans mes quatre pièces pour révéler leurs ombres. Dans un sens, de mes fenêtres vers ‘l'intérieur’ ne signifie pas seulement que ‘l’extérieur’ pénètre dans une pièce, mais aussi en moi, en mon épouse, et dans la façon dont la lumière—ou son absence—façonne notre humeur, notre éveil et notre perception de ce que la journée pourrait nous réserver.

Au-delà de la luminosité et des vues, les fenêtres remplissent diverses fonctions pratiques au quotidien, ici comme partout ailleurs. Après une douche, nous ouvrions la fenêtre de la salle de bains pour ventiler, et après avoir cuisiné, nous ouvrions à la fois celle de la cuisine et de la salle de bains pour dissiper les odeurs. En hiver, le soleil d'après-midi dans le balcon intérieur réchauffait la chambre tandis qu'en été, nous les ouvrions pour aérer et éviter de dépendre de la climatisation—des gestes qui sembleraient familiers à n’importe quel lecteur. Pour éviter que la porte ne claque quand les fenêtres étaient ouvertes, j'utilisais un lacet que j'attachais à la poignée de la porte et à un porte-serviette, puis nous mettions la moustiquaire pour éviter des insectes, ce qui obstruais paradoxalement notre vue. Il en allait de même lorsque nous ouvrions la fenêtre pour ventiler car nous avions en retour plus de poussière, comme s'il était inévitable qu'une fenêtre ait ce double rôle. Bien qu'elles soient principalement un élément fonctionnel, certaines peuvent manquer de toute utilité pratique, puis d'autres sont ornées de décorations, comme celles à qui nous avions mises des illustrations et étoiles de Noël, donnant une touche plutôt féerique à l'intérieur.

Effets de lumière provenant de mes fenêtres.

Autres fonctions que la lumière.

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De mes fenêtres vers
d'autres fenêtres

Phase 5

C'est un monde secret et privé que tu explores là. Les gens font beaucoup de choses en privé qu'ils ne sauraient expliquer en public. Fenêtre sur cour, Alfred Hitchcock, 1954, min. 75.

Dans « Fenêtres de nuit » d’Edward Hopper (1928), nous voyons la demi-figure d'une femme anonyme près des fenêtres éclairées de son appartement la nuit, sans savoir qu'elle est observée par des spectateurs voyeuristes, que ce soit l'artiste ou les spectateurs de l'œuvre. Bien que le spectateur puisse être dans la rue en train de regarder cette scène mystérieuse et érotique, le point de vue est plus élevé, ce qui nous fait supposer qu'elle est observée depuis la fenêtre d'un autre bâtiment. Le tableau ressemble à une scène du film « Fenêtre sur cour » d’Alfred Hitchcock (1954), comme si cette femme était une voisine du photographe, L.B. Jefferies, joué par James Stewart. Alors qu'il espionne ses voisins et leur donne des surnoms, il découvre un meurtre en poussant sa pratique voyeuriste au-delà de l'éthique, dépassant la ligne tracée entre l'espace privé et public. Poussé par la curiosité, un regard incessant peut conduire à s'embourber dans la vie des gens, parfois avec des conséquences inimaginables.

Dans le court métrage « La fenêtre des voisins » (2019), un couple espionne la fenêtre d'un autre couple et est surpris de découvrir, à la fin, qu'ils ont été observés par ce même couple tout au long. Certaines personnes sont poussées par leurs pulsions plutôt que par leur sens commun, en s'octroyant notre vie privée, notre liberté et vulnérabilité. Les projets de photographes comme Merry Alpern (1995), Gail Albert Halaban (2009), Fosi Vegue (2014) ou Yasmine Chatila (2016), révèlent à quel point il peut être controversé d'accéder à des appartements anonymes sous le couvert de la nuit, révélant des scènes ordinaires ou, dans certains cas, des activités sexuelles. La société totalitaire de surveillance est critiquée par nous tous en tant que citoyens libres, mais lorsque des individus espionnent leurs voisins avec leur appareil photo, on les appelle artistes.

Il devient paradoxal pour certains de photographier leurs voisins et de ne pas accepter d'être à leur tour pris en photo. Le besoin d'intimité se résume à tirer le rideau et éteindre la lumière, pour éviter d'être vus par les autres la nuit, car « nous ne regardons jamais qu'une seule chose ; nous regardons toujours la relation entre les choses et nous-mêmes […] Peu de temps après que nous puissions voir, nous sommes conscients que nous pouvons aussi être vus. L'œil de l'autre se combine avec notre propre œil pour donner de la crédibilité à notre appartenance au monde visible » (Berger, 1972, p.9). Dans ce contexte, l’œuvre « Veuve récente » de Duchamp (1920) avec ses vitres recouvertes de noir, peut nous protéger du monde extérieur mais aussi nous confiner dans notre solitude, tout comme une fenêtre donnant sur un mur. Bien que j'aie parfois observé mes voisins, comme les artistes dérangés décrits précédemment, je les ai évités dans la plupart de mes photographies, ne prenant que leurs silhouettes et me concentrant sur les intérieurs comme si leurs fenêtres étaient le cadre d'une œuvre d'art, une métaphore empruntée à « La condition humaine » (1933) de René Magritte et sa série de fenêtres brisées.

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Les fenêtres
de mes voisins

Phase 6

...Le drame de l'homme désenchanté qui s'est jeté dans la rue depuis un dixième étage, et au fur et à mesure qu'il tombait, il voyait à travers les fenêtres l'intimité de ses voisins, les petites tragédies domestiques, les amours furtifs, les brefs instants de bonheur, dont les nouvelles n'avaient jamais atteint l'escalier commun, de sorte qu'au moment de se fracasser contre le pavé de la rue, il avait complètement changé sa conception du monde et était arrivé à la conclusion que cette vie qu'il abandonnait pour toujours par la porte dérobée valait la peine d'être vécue. Gabriel García Marquez, Conte sans titre, n.d.

 

Le dernier chapitre de ce projet visait à laisser de côté mes expériences avec mes fenêtres pour mieux comprendre celles d'autres résidents de Bolin Aiyue avec les leurs. Pour cela, j'ai impliqué quatre anciens collègues francophones vivant dans le complexe, en utilisant une approche d'échantillonnage de commodité basée sur l'emplacement et la disponibilité de répondants étrangers. D'autres critères de sélection comprenaient y résider plus de six mois et une confiance mutuelle entre nous en tant que chercheur et participant. A partir de là, j'ai mené des entretiens semi-structurés chez eux d'environ 30 minutes chacun, à la fin février 2021, pour recueillir des informations détaillées sur leurs expériences passées et présentes avec leurs fenêtres.

Pendant la phase de collecte de données, j'ai enregistré les entretiens pour capturer des nuances dans les réponses des participants, facilitant l'analyse ultérieure. J'ai pris des photographies et vidéos des fenêtres en question ainsi que de leurs vues, améliorant la représentation visuelle des récits. Dans la phase d'analyse des données, j'ai écouté les entretiens plusieurs fois, puis je les ai transcrits et analysés, tandis que des notes adhésives ont été utilisées pour synthétiser les points clés des réponses de chaque participant. Un regroupement inductif de ces points a été effectué pour identifier les thèmes principaux et structurer les résultats des paragraphes suivants. Enfin, j'ai réalisé une vidéo pour visualiser certaines parties de nos discussions et permettre au spectateur de percevoir, dans une certaine mesure, les pensées, les histoires et la façon dont mes voisins voient leur propre fenêtre.

Profils et structure de l'entretien

Les participants étaient trois hommes et une femme, l'un étant marocain et les trois autres français. Au moment des entretiens, Youssef résidait au septième étage d'un bâtiment, où il y vivait depuis six mois. Aube résidait au dix-neuvième étage d'un immeuble, où elle résidait depuis un an et demi. Clément et François résidaient en colocation au seizième étage du bâtiment d'Aube, avec Clément vivant là depuis près de deux ans et François depuis six mois. J'ai encouragé les participants à discuter de leurs expériences avec leur fenêtre préférée ; cependant, François a choisi de discuter de la fenêtre qu'il détestait le moins. Les fenêtres sélectionnées étaient principalement situées dans le salon, sauf pour Youssef, qui a choisi la fenêtre de sa chambre car c'était pour lui la seule disponible avec laquelle établir un lien. Ainsi, les entretiens sont partis de descriptions des observations et d'opinions des participants sur leurs fenêtres vers des réflexions sur leurs préférences personnelles d'espaces de vie. Cette approche a facilité une compréhension globale des relations des participants avec leurs fenêtres, englobant leurs capacités d'observation, leur compréhension des environnements urbains, leurs souvenirs personnels et leurs réponses imaginatives à des scénarios hypothétiques.

Vues et sons

Depuis différentes hauteurs, les quatre participants voyaient principalement des bâtiments, des rues, des voitures et des piétons, tous caractéristiques du paysage urbain. Du seizième étage, orienté vers le sud, Clément et François avaient une vue panoramique sur un stade d'école et le paysage urbain avec ses bâtiments entassés. Aube, depuis son dix-neuvième étage, orienté vers l'ouest, avait une vue de face sur un bâtiment, mais elle pouvait aussi voir les allées intérieures de la résidence en tournant la tête vers la droite. Quant à Youssef, il voyait de près l'allée principale de la résidence avec ses arbres, ses voitures et ses habitants depuis son septième étage orienté vers le sud.

Outre cette description objective de ce que les participants observaient, ils exprimaient leurs émotions lorsqu'on leur demandait ce qu'ils aimaient ou n'aimaient pas de leur vue actuelle. Pour Clément et François, le stade de l'école et la garderie adjacente apportaient de la vitalité à la résidence, mais François soulignait que sinon « il n'y a pas grand-chose à voir et la vue est un peu triste avec tous ces bâtiments autour ». Tous deux s'accordaient à dire que la vue était plutôt statique, manquant de variété, de dynamisme, de verdure et de couleurs qui pourraient éveiller leur curiosité. Alors que Clément affirmait que « dans dix ans ce sera pareil », il était plutôt satisfait de cette fenêtre car elle lui donnait « le sentiment d'avoir des vérandas à l'occidentale », offrant une luminosité et une vue qui, selon son expérience, étaient assez inhabituelles en Chine.

Aube appréciait la variété que lui offrait sa fenêtre, notamment le paysage et la rumeur de la ville, mais aussi la lune, les levers et couchers de soleil, le mouvement de Vénus et, surtout pour elle, la présence des montagnes le matin lorsque le ciel était dégagé. Selon Aube, « à chaque moment, il manquera quelque chose car c'est le temps de la journée qui révèle ou qui cache quelque chose ». Ces variations font partie d'une routine qui nous calme tous inconsciemment en confirmant que la Terre continue de tourner autour du Soleil et que la vie continue malgré une bonne ou mauvaise journée. Aube disait observer ces cycles répétitifs en se comparant à une concierge qui faisait sa prospection pour s'assurer que tout était en ordre. En revanche, Youssef, privé de ces vues et de ce qui se passait au-delà de la résidence, trouvait du plaisir dans une habitude nocturne : compter les fenêtres qui, « comme la sienne », restaient éclairées à une ou deux heures du matin. Il se montrait plus neutre par rapport à l'enthousiasme évident d'Aube et de Clément ou à l'indifférence de François à l'égard de leurs vues respectives.

J'observais par ailleurs que les fenêtres pouvaient évoquer des expériences positives mais aussi négatives. Aube exprimait qu'elle était « relativement épargnée des bruits » en raison de la hauteur de son appartement. Bien qu'elle perçût le bourdonnement de la ville, cela ne perturbait pas son calme, car cela lui permettait de se sentir « avec d'autres humains ». Néanmoins, lorsqu'on lui demandait ce qu'elle n'aimait pas entendre, elle partageait ses découvertes lorsqu'elle avait voulu savoir d'où venaient d'étranges clameurs. Elle racontait avoir eu peur car elle « ne comprenait pas pourquoi ces hommes criaient si fort et si tôt » et pensait qu'ils se battaient, pour découvrir ensuite qu'il s'agissait d'un exercice militaire à proximité. Aube reconnaissait sa difficulté à filtrer les bruits, se remémorant l'aboiement d'un chien affligé pendant des semaines comme un autre exemple qu'elle interprétait comme signe de souffrance.

Comme ces sons étaient entendus quotidiennement, ils devenaient familiers et elle s'y habituait, détectant même les moments de la journée où les entendre : en fin d'après-midi pour le chien et tôt le matin pour le salut militaire. Aube entendait aussi le son de chats en chaleur résonnant entre les bâtiments, concluant qu'elle « aimerait entendre des oiseaux » mais n'entendait que « des chats, des chiens et des gens qui crient ». Elle se sentait au calme de façon générale, bien qu'une série de sons soudains et distincts lui étaient désagréables. François et Clément, vivant dans le même immeuble, entendaient aussi ces chats en chaleur. François se lamentait en disant qu'ils « entendaient rarement des choses douces comme de la musique », tandis que Clément se plaignait de la vue sur la décharge de la résidence et du bruit des camions-bennes chaque semaine pendant trois ou quatre heures, brisant « l'atmosphère monotone » qu'ils avaient généralement chez eux, « comme si soudainement nous passions d'un environnement à un autre ».

Fonctionnalité

Outre la vue qu'elle offre, une fenêtre peut avoir une valeur significative pour ses qualités. Youssef mettait en avant plusieurs attributs de sa fenêtre à double vitrage, la décrivant comme formant un balcon intérieur qui était « comme un chauffage », confortable mais aussi pratique pour sécher les vêtements. De plus, il insistait sur l'éclairage naturel, car la fenêtre l'aidait à se réveiller plus tôt. L'isolation du bruit, probablement due au double vitrage et au fait d'être à l'intérieur de la résidence, était également un avantage. La ventilation était un autre aspect essentiel pour Youssef, qui mentionnait l'importance d'une pièce bien aérée. Il s'intéressait également aux bénéfices qu'apportait une fenêtre dans la réduction de consommation d'énergie. La lumière naturelle réduisait le besoin d'éclairage artificiel, et la fenêtre en soi évitait les climatiseurs ou radiateurs. Youssef était devenu expert de sa fenêtre grâce à ces observations, racontant même les bruits produits par le verre se refroidissant la nuit après avoir été exposé toute la journée au soleil. Cela s'est avéré vrai car j'entendais un « toc » toutes les deux minutes pendant l'entretien.

Une fenêtre peut également servir à changer nos perceptions de vie à l'intérieur et à l'extérieur de l'appartement. Initialement, la fenêtre qu'Aube a partagé avec moi n'était pas sa préférée car elle l'a trouvait trop petite à son goût, mais comme elle y a trouvé plus de variété, cela l'a rendu plus intéressante. En revanche, Aube trouvait que l'emplacement de la fenêtre permettait aux voisins de la voir, elle et sa fille, depuis le bâtiment en face, ce qui les incitait à tirer le rideau lorsqu'elles regardaient des films dans le salon. Aube avait ce besoin de protection, remarquant « je ne veux pas être vue et je sais que c'est un moyen pour que les gens me voient », contrastant cela avec la sensation précédente de la fenêtre comme un moyen de s'envoler vers le monde extérieur. Aube me révélait aussi qu'elle avait perdu le vertige grâce à sa fenêtre au dix-neuvième étage, alors que c'était sa fille qui lui rappelait d'être prudente lorsqu'elle se penchait dehors.

Comme Youssef auparavant, François voyait sa fenêtre comme une source de lumière et de ventilation, le réveillant plus facilement le matin. D'autre part, la fenêtre distrayait son chat, Robin, lorsqu'elle était ouverte, tandis que la moustiquaire le protégeait et l'évitait de tomber. Clément ajoutait même que Robin avait son « petit coin pour se reposer et profiter du soleil » grâce à la perche pour chat qu'ils avaient installée. Malgré ces aspects pratiques, François continuait de mépriser avec ironie sa fenêtre, affirmant qu'elle avait peu d'effet sur son moral. En revanche, Clément insistait sur ses vertus, car ses grandes fenêtres inondaient la pièce de lumière, puis se mêler à la décoration intérieure de l'appartement. Il notait comment l'horizon indiquait de la pollution lorsque les bâtiments étaient couverts, et du vent si les arbres bougeaient. De plus, il existait une divergence majeure entre Clément et François concernant les barres de la fenêtre. Clément appréciait le sentiment de sécurité qu'elles procuraient, tandis que François estimait qu'elles le privaient de sa liberté. Il était amusant de voir comment la même fenêtre pouvait être perçue différemment par deux individus vivant dans le même appartement.

Le sentiment d'être en Chine

Les participants apportaient des perspectives contrastées lorsque je leur demandais s'ils se sentaient en Chine en regardant par la fenêtre. Aube disait qu'au moins, elle savait ne pas être à Paris car ça n'avait pas « l'odeur de Paris », et Clément ajoutait qu'au moins il savait ne pas être en France ou en Europe. Aube était la seule qui ne se sentait pas vraiment en Chine depuis sa fenêtre. Elle disait que ça « pourrait être une banlieue un peu moche de Dijon ou de Brest » et François ajoutait que « ça pourrait être une banlieue de Paris » si ce n'était pour certains détails tels que les façades, les drapeaux chinois ou les autocollants rouges sur les fenêtres, caractéristiques du paysage urbain chinois. J'ai pu apercevoir que François, Clément et Youssef avaient le caractère Fu ornant leurs fenêtres, symbole de bonne fortune, que Youssef notait emblématique des fenêtres chinoises.

Pendant le Nouvel An chinois, Youssef se sentait en Chine au milieu des lanternes rouges, des nœuds et des couplets de porte, des éléments décoratifs essentiels à la culture et visibles depuis sa fenêtre, tandis que Clément et François ressentaient la même chose en voyant des feux d'artifice depuis la leur. De plus, Clément identifiait les bâtiments entassés et l'absence de volets comme des indicateurs clés de la Chine, se demandant comment ses voisins parvenaient à dormir. Lorsqu'Aube regardait dans les appartements des gens, elle trouvait « des gens sans rideaux, qui ne se cachent pas, avec des intérieurs tristes et mal éclairés ». En fin de compte, malgré leur curiosité envers la façon dont vivaient leurs voisins chinois, les quatre participants respectait l'importance de la vie privée, ayant eux-mêmes le besoin de se déconnecter du monde extérieur, surtout en fin de journée. D'une certaine façon, il semble presque que le « chez-soi », comme un cocon intemporel et sans espace, n'a pas nécessairement besoin d'être situé dans un pays spécifique, à moins que le monde extérieur n'appelle notre attention et ne nous ramène à la « réalité ».

Fenêtres du passé

Dans le domaine des expériences, les fenêtres jouent leur rôle à former nos préférences et nos aversions, ayant une influence sur le choix d'appartements. Lors de leur quarantaine à Shanghai, Aube et sa fille n'avaient que quelques minutes pour visiter leurs chambres. Aube n'avait pas choisi la chambre avec la fenêtre murée, mais celle avec la fenêtre en baie, autour de laquelle elle avait créé son univers. Alors que sa fille n'avait pas remarqué de différence, Aube l'avait remarquée instantanément en disant que « une fenêtre est un œil, un tunnel pour s'évader ». Avec quelques minutes pour décider, les fenêtres deviennent un indicateur fiable pour s'imaginer la vie dans un espace.

De même, lors d'un voyage au Bénin, François avait une chambre de petites fenêtres, l'empêchant de profiter de la vue extérieure. Déçu, il choisit de passer son temps dans un bureau à l'étage avec une fenêtre en baie et un balcon, lui offrant assez de lumière naturelle. Voici des exemples de personnes qui pouvaient choisir leur chambre, mais que se passerait-il s'ils n'avaient pas de choix ? Lors de ses premières années à Pékin, Clément avait des colocataires dans des chambres étroites ressemblant à des placards, « assez larges pour mettre un lit et une armoire », mais dépourvues de fenêtres, ce qu'il jugeait « impensable ». Comme Aube, il avait une fois loué une chambre dans un hôtel avec une fenêtre donnant sur un mur, lui donnant un aperçu de ce que pourrait être une vie sans vue. C'est là que Clément apprécie davantage les fenêtres de son appartement, surtout pendant la période de confinement de février à mai 2020. À cet égard, les quatre participants ont tous souligné l'importance des fenêtres pendant la pandémie de Covid-19.

Nos rencontres avec des fenêtres tissent des parties de nos vies, capturant nos peurs, nos frustrations, nos joies et nos aspirations – toutes sortes de souvenirs. François se souvenait des fenêtres du grenier de son grand-père car elles avaient des barres qui restreignaient son champ de vision, contrastant avec la liberté qu'il avait avec le vélux de sa chambre d'enfance. De même, Aube se souvenait de la maison balzacienne du XIXe siècle de sa grand-mère avec ses fenêtres œil-de-bœuf, charmantes de l'extérieur mais intimidantes de l'intérieur. En réfléchissant sur son passé, Aube exprimait sa déception à l'égard des endroits où elle avait vécu car les fenêtres n'offraient pas de vues étendues, montrant souvent des choses peu intéressantes. Aube s'est souvent attendu à ce que les fenêtres la satisfassent et sa fenêtre actuelle répondait à ces exigences lorsqu'elle tournait sa tête vers la droite, ce qui n'était pas le cas au début. Aube me disait qu'avant de se plaindre, elle ferait mieux d'apprendre à chercher ce que ses fenêtres cachent ; « il faut s’apprivoiser, je dois apprivoiser la vue ». Les fenêtres l'avaient souvent frustrée au début mais intrigué après, et il semble que les fenêtres devraient offrir la vue que nous voulons sans effort, comme lorsqu'on se plaint d'œuvres d'art qui cachent leurs sens profond. Cependant, lorsque Clément me raconta une expérience qui lui était arrivé en France où une colonie de coccinelles avait envahi les joints de ses fenêtres coulissantes, l'empêchant de les ouvrir malgré une belle vue sur un parc, cela me fit penser comment des facteurs externes, tels que la pollution ou, dans ce cas, des coccinelles, peuvent entraver l'utilisation quotidienne d'une fenêtre et nous frustrer au cours du temps.

Fenêtres idéales

Nos expériences passées et nos attentes de l'avenir avec les fenêtres sont étroitement liées, car un souvenirs positif ou négatif peut façonner nos préférences. Par exemple, avoir grandi dans une maison avec des fenêtres en bois, comme ce fut le cas pour Clément, peut susciter le désir de retrouver cette même sensation. De plus, nos préférences en matière de fenêtres peuvent être influencées par des imaginaires personnels ou collectifs ; lorsque je demandais quelle serait leur fenêtre idéale, la plupart des répondants exprimaient le désir de grandes baies vitrées. Youssef et François rêvaient d'une vue sur la mer – une terrasse avec vue sur la plage pour Youssef, où il pourrait écouter le bruit des vagues, et une tempête s'abattant sur un phare pour François. Youssef disait vouloir également un jardin avec des arbres, similaire à ce dont Clément parlait d'avoir plus de verdure, mettant en évidence ce désir général pour des environnements naturels.

Il était également intéressant de demander aux participants d'expliquer comment changer leur fenêtre actuelle à l'aide d'exemples pratiques. Si je demandais à François de changer la vue, il enlèverait les bâtiments du fond pour voir ce qui se trouve derrière, « s'il y a un parc ou quelque chose d'intéressant, autre chose que des bâtiments », tout en ayant un aperçu plus proche de la vie quotidienne des gens. Si je lui demandais de changer les caractéristiques de sa fenêtre, il aurait voulu une fenêtre plus grande sans barreaux ni moustiquaires, puis remplacer les rideaux poussiéreux par des volets. De plus, François aimerait profiter de sa cigarette sur un balcon, comme il le faisait lorsqu'il habitait dans la chambre de Youssef un an auparavant, un rituel qui semblait lui manquer. Enfin, si je lui demandais de changer une situation affectant l'utilisation actuelle de sa fenêtre, François se lamentait de ne pas pouvoir l'ouvrir complètement à cause de son chat, soulignant une fois de plus les contraintes quotidiennes qui remodèlent nos relations avec les fenêtres.

Les participants étaient invités à imaginer leurs fenêtres idéales, ce qui nous conduit à des discussions sur celles qu'ils éviteraient. A partir de leurs expériences passées, je savais que François éviterait des petites fenêtres avec barreaux, tandis que Aube et Clément mépriserait des fenêtres murées. Le dédain pour certaines fenêtres pouvait également découler de ce qui avait pu être observé plutôt que vécu. À cet égard, Youssef exprimait sa méfiance pour des fenêtres qui ne pouvaient pas se fermer facilement, alors que cela devrait être leur fonction principale, ainsi que des fenêtres placées face à la sienne, car « même si tu veux juste jeter un coup d'œil, tu peux voir la vie privée d'autres personnes ». Youssef se méfiait aussi des fenêtres de rez-de-chaussée pour des raisons d'intimité mais aussi de sécurité, car elles pouvaient être facilement accessibles aux intrus.

Une vie sans fenêtre

Lorsque je demandais à François s'il envisagerait de vivre dans une pièce sans fenêtre, il me disait que non seulement elles ventilaient et fournissaient de la lumière naturelle, mais aussi une connexion avec le monde extérieur : « En soi c'est vrai que la fenêtre, par des petites choses, on ne dirait pas, mais ça peut nous donner envie de sortir le matin, ça peut nous donner envie de... Regarder par la fenêtre, pas la fenêtre en soi, mais regarder par la fenêtre. Ça va nous donner la température, il fait beau, il fait froid, je vais mettre un manteau, je vais mettre une écharpe, ou non. J'ai envie de sortir, je n'ai pas envie de sortir. Je vois olala il y a de la pollution, je ne sors pas. Alors que si on n'a pas de fenêtre, il faut aller sur Internet, et puis, je ne me vois pas dans une chambre sans fenêtre ». Il convient de noter que le seul participant qui a continuellement exprimé son insatisfaction à l'égard de sa fenêtre a fini par partager cet avis sur sa vue.

François exprimait son malaise à l'idée de ne pas avoir de fenêtre, comme si c'était une sorte de confinement physique et mental. Clément ajoutait que « même pour le mental, le moral, on a besoin de luminosité, on a besoin de voir des choses à l'extérieur pour ainsi s'identifier dans ce mélange social et naturel ». En s'imaginant une vie sans fenêtre, cela les amenait à réaffirmer leur importance. De plus, François reconnaissait qu'il ne pouvait pas changer facilement ses fenêtres comme il pouvait le faire avec ses rideaux : « Je suis ici pour une durée indéterminée, donc il faut que je fasse avec, je suis obligé de les adopter comme elles sont, les accepter comme elles sont, avec leurs défauts et avec leurs qualités ». Cette approche pragmatique renforçait le besoin d'accepter les fenêtres que nous avons dans notre réalité quotidienne plutôt que dans notre imaginaire.

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Bye bye fenêtres

Rythmes : la musique de la Ville, une scène qui s'écoute elle-même, une image au présent d'une somme discontinue. Rythmes perçus depuis la fenêtre invisible, percée dans le mur de la façade… Mais à côté des autres fenêtres, c'est aussi dans un rythme qui lui échappe… Aucune caméra, aucune image ou série d'images ne peut montrer ces rythmes. Il faut des yeux et des oreilles également attentifs, une tête et une mémoire et un cœur. Une mémoire ? Oui, pour saisir ce présent autrement que dans un instantané, pour le restituer dans ses moments, dans le mouvement de divers rythmes.

Henri Lefebvre, Rhythmanalyse, 2013, p.45.

 

A travers les idées partagées par mes quatre répondants, j'en suis venu à affiner ce que j'avais découvert dans les chapitres précédents, que les fenêtres peuvent être personnalisées et façonnées par nos expériences partagées avec elles. Les fenêtres sont essentielles à la vie intérieure tout en nous maintenant connectés avec l'extérieur. Elles sont, aux côtés des portes, des formes que l'on peut ouvrir et fermer ou voir à travers, situées entre le privé et le public. Les vues et les sons qu'elles offrent font partie intégrante de notre routine quotidienne, tandis que nos interactions avec elles et les histoires qu'elles contiennent révèlent nos besoins en lumière, en air et en activités, tout en nous montrant le temps qu'il fait et en nous protégeant des jours pollués, poussiéreux et tempétueux. Elles nous rappellent, avant tout, où nous sommes dans le temps et dans l'espace, invitant à la contemplation et à l'introspection. Mettre en valeur ces fenêtres révèle une certaine intimité et un mode de vie qui varie d'une personne à l'autre.

En tant que chercheur et praticien visuel, mon approche a été inductive, assemblant des fragments d'informations extraites d'entretiens et d'observations pour informer des cadres théoriques plus larges. Comme les fenêtres de la résidence Bolin Aiyue ont été mon principal centre d'intérêt, interviewer les voisins chinois aurait pu compléter l'interprétation socioculturelle de ce projet. En interrogeant les gens sur leurs fenêtres, un designer ou un architecte pourrait repenser les intérieurs et les extérieurs, tandis que cela m'a donné de nouvelles perspectives que je n'aurais pas pu explorer seul. Le projet s'est achevé avec ce dernier chapitre, après cinq mois de travail, de janvier à juin 2021, bien qu'il ait commencé inconsciemment au moment où je suis arrivé dans mon appartement le 2 octobre 2017.

Avec ces anecdotes et histoires, il m'a été offert des perspectives à explorer, et c'est en comptant le nombre d'appartements de la résidence qu'on s'aperçoit des proportions que pourrait prendre ce projet. Alors que certaines personnes passent une vie entière à regarder par ou vers la même fenêtre, mes quelques mois d'observation n'ont fait qu'effleurer leur compréhension. Cependant, la vraie valeur du projet a résidé dans sa structure de six étapes, qui pourraient être utilisées pour de futures recherches sur les fenêtres, et ainsi produire plus de projets en qualité et en quantité. Enfin, tout comme mon projet précédent "Détails d'une rue" a été réalisé avant de quitter mon travail, et donc la rue que j'ai parcourue pendant trois ans, ce nouveau projet sur les fenêtres a été réalisé en sachant que nous devions déménager à la fin juin 2021, après avoir résidé dans cet appartement pendant trois ans et demi. Cette mélancolie prévisible est réapparu sous différents angles dans mes trois projets visuels à Pékin et a renforcé mon attachement à des endroits spécifiques de mon environnement tout en valorisant leur banalité mondaine qui n'est pas moins représentative que la vie en soi.

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