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De mes fenêtres vers
d'autres fenêtres

Phase 5

Dans « Fenêtres la nuit » d’Edward Hopper (1928), on voit apparaître une femme de dos près des fenêtres de son appartement, ignorant qu'elle est scrutée ou juste aperçue par des voyeurs, qu'il s'agisse de l'artiste ou des spectateurs de l’œuvre. Il s'agit d'une scène intime exposée dans une pièce éclairée qui est contrastée avec la pénombre de la nuit. Bien que le spectateur puisse être dans la rue en train de regarder cette scène mystérieuse et érotique, le point de vue est plus élevé, ce qui nous fait supposer qu'elle est observée depuis la fenêtre d'un autre bâtiment. En tant que tel, le tableau ressemble à un photogramme du film « Fenêtre sur cour » d’Alfred Hitchcock (1954), comme si cette femme était une voisine du photographe en fauteuil roulant, L.B. Jefferies, joué par James Stewart. Ce chef-d'œuvre du cinéma est le film référent par excellence auquel on songe lorsqu’il s'agit d’observer les fenêtres des autres. Jeff, le protagoniste, espionne ses voisins, leur donne des surnoms, et va jusqu’à révéler un meurtre en poussant sa pratique voyeuriste au-delà de l'éthique. Dans ce film, l’une des phrases du détective Doyle à Jeff définie le rapport entre la vie privée et publique : « C'est un monde secret et privé que tu explores là. Les gens font beaucoup de choses en privé qu'ils ne sauraient expliquer en public » (min 75).

En se livrant à la curiosité obsessionnelle et l’observation permanente, on fait irruption dans la vie des gens et, dans certains cas, cela peut prendre des proportions inimaginables. C’est également vrai dans le récent court métrage américain « La fenêtre d’en face » (2019), dans lequel un couple espionne la fenêtre d’un autre couple et découvre à la fin qu’ils ont été à leur tour observés par ces derniers. Le même comportement est mis en évidence dans le film « Rouge » de Krzysztof Kieslowski (1994) lorsque Joseph Kern, un juge retraité, espionne ses voisins en les mettant sur écoute, faisant appel à un autre sens que celui de la vue. Indifférents aux réactions, certains peuvent agir comme des espions en suivant leur pulsion plutôt que leur bon sens car ils s’emparent ce qui ne devrait pas être dérobé, notre vie privée, notre liberté, ce que George Orwell dénonça dans « 1984 » lorsque la surveillance de masse devint une norme acquise. Ainsi, le projet visuel « Moments volés » de Yasmine Chatila (2016) montre qu’exhiber les fragilités d'inconnus peut être un acte controversé. Munie de matériel photographique et télescopique, elle a pu accéder aux appartements de certaines personnes la nuit, dévoilant ainsi des scènes ordinaires, dont certaines sexuelles. Son projet pourrait se comparer à la série photographique « De ma fenêtre » de Gail Albert Halaban (2009) lorsqu’il s’agit de saisir le quotidien, ou « XX XY » de Fosi Vegue (2014) et « Fenêtres troubles » de Merry Alpern (1995), lorsqu’il s’agit d’exposer des hommes et des femmes dans des rapports sexuels ou de dévoiler des scènes dérangeantes, sachant que les fenêtres de ces deux photographes avaient vue sur des maisons closes. Une société totalitaire basée sur la surveillance serait critiquée par nous tous citoyens libres, mais lorsque de simples individus espionnent leurs voisins avec leur caméra, on les considère des artistes.

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Il devient paradoxal pour certains de photographier leurs voisins et de ne pas accepter d'être à leur tour pris en photo. Le besoin d'intimité se résume à tirer le rideau et éteindre la lumière, pour éviter d'être vus par les autres la nuit, car « nous ne regardons jamais qu'une seule chose ; nous regardons toujours la relation entre les choses et nous-mêmes […] Peu de temps après que nous puissions voir, nous sommes conscients que nous pouvons aussi être vus. L'œil de l'autre se combine avec notre propre œil pour donner de la crédibilité à notre appartenance au monde visible (Berger, 1972 : 9). Dans ce contexte, l’œuvre « Veuve récente » de Duchamp (1920) aux vitres recouvertes de noir pourrait nous protéger de l’extérieur tout en nous enfermant dans notre solitude, entre opacité et transparence, comme cela pourrait aussi arriver avec une fenêtre qui se trouverait face à un mur. Par conséquent, dans ce chapitre, j’ai parfois observé mes voisins, comme l’ont fait les artistes dérangés décrits plus tôt, mais je les ai évités dans la plupart de mes photographies pour ne capter que leur silhouette et me concentrer principalement sur les intérieurs comme si leurs fenêtres étaient le cadre d’une œuvre d'art, une métaphore tirée de « La condition humaine » de René Magritte (1933) ou de sa série de fenêtres brisées. Enfin, je voudrais terminer ce chapitre par un même d’Internet largement partagé sur les réseaux sociaux dans lequel on voit trois vieilles dames sur leur balcon qui regardent ce qui se passe dehors, et où l'on peut lire en espagnol « Je vends trois vieilles caméras de surveillance », se référant à la curiosité désemparée de certains voisins à voir, savoir, et commenter ce qui se passe à l'extérieur, à se distraire sans avoir à utiliser de caméra. Ces dames pourraient être les veilleuses de rue défendues par l'écrivaine urbaine Jane Jacobs comme les « yeux sur la rue » qui peuvent apporter plus de sécurité à une ville car elles sont « les propriétaires naturelles de la rue » (1961 : 35). Ces personnes peuvent permettre de mieux comprendre un quartier, tout en sachant garder leurs distances en fonction du contexte car il existe différents degrés d'implication pour chaque voisin, de l'observateur silencieux à l’importun qui agit. À mon avis, ces « yeux » devraient continuer d’exister mais un débat sur leurs différentes présences pourrait ouvrir de nouveaux horizons dans les villes d'aujourd'hui où le lien social semble de plus en plus disparaitre.

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