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Les fenêtres
de mes voisins

Phase 6

Le dernier chapitre de ce projet vise à comprendre en profondeur comment les résidents de Bolin Aiyue interprètent leurs expériences avec leurs fenêtres. Pour cela, j'ai impliqué quatre anciens collègues francophones vivant à Bolin Aiyue pour participer à ce projet de recherche, en utilisant une approche d'échantillonnage de commodité basée sur l'emplacement et la disponibilité des répondants étrangers. Les critères de sélection comprenaient également une résidence de plus de six mois et une confiance mutuelle entre nous en tant que chercheur et participant. Ensuite, j'ai mené des entretiens semi-structurés chez eux d'environ 30 minutes chacun, à la fin février 2021, pour recueillir des informations détaillées sur leurs expériences passées et présentes avec les fenêtres.

Pendant la phase de collecte de données, avec un enregistreur en main, j'ai enregistré les entretiens pour capturer les nuances dans les réponses des participants, facilitant l'analyse ultérieure. Des photographies et des vidéos des fenêtres discutées et de leurs vues ont été prises, améliorant la représentation visuelle des récits des participants. Dans la phase d'analyse des données, j'ai écouté les entretiens plusieurs fois, puis je les ai transcrits et analysés à l'aide d'Adobe Audition, tandis que des notes adhésives ont été utilisées pour synthétiser les points clés des réponses de chaque participant. Un regroupement inductif de ces points a été effectué pour identifier les thèmes principaux et structurer les résultats des paragraphes suivants. Enfin, j'ai réalisé une vidéo avec Adobe After Effects pour visualiser certaines parties de nos discussions et permettre au spectateur de percevoir, dans une certaine mesure, les pensées, les histoires et la façon dont mes voisins voient leur propre fenêtre.

Profils et structure de l'entretien

Les participants sont composés de trois hommes et d'une femme, l'un étant marocain et les trois autres français. Youssef réside au septième étage d'un plus petit bâtiment du complexe, où il vit depuis six mois. Aube réside au dix-neuvième étage d'un immeuble de vingt étages, où elle a résidé pendant un an et demi. Clément et François résident en colocation au seizième étage du bâtiment d'Aube, avec Clément vivant là depuis près de deux ans et François depuis six mois au moment des entretiens. Les participants ont été encouragés à discuter de leurs expériences avec leur fenêtre préférée ; cependant, François a choisi de discuter de la fenêtre qu'il détestait le moins. Les fenêtres sélectionnées étaient principalement situées dans le salon, sauf pour Youssef, qui a choisi la fenêtre de sa chambre car c'était pour lui la seule disponible avec laquelle établir un lien réel. Ainsi, les entretiens sont partis de descriptions des observations et d'opinions des participants sur leurs fenêtres vers des réflexions sur leurs implications pour les espaces de vie et leurs préférences personnelles. Cette approche a facilité une compréhension globale des relations des participants avec leurs fenêtres, englobant leurs capacités d'observation, leur compréhension des environnements urbains, leurs souvenirs personnels et leurs réponses imaginatives à des scénarios hypothétiques.

Vues et sons

Depuis différentes hauteurs, les quatre participants voient principalement des bâtiments, des rues, des voitures et des piétons, tous distinctifs du paysage urbain. Du seizième étage, orienté vers le sud, Clément et François ont une vue panoramique sur un stade d'école et le paysage urbain avec ses bâtiments entassés. Aube, depuis son dix-neuvième étage, orienté vers l'ouest, a une vue de face sur un bâtiment, mais elle peut aussi voir les allées intérieures de la résidence en tournant sa tête vers la droite. Quant à Youssef, il voit de près l'allée principale de la résidence avec ses arbres, ses voitures et ses habitants depuis son septième étage orienté vers le sud.

Outre cette description objective de ce que les participants observent, leurs émotions surgissent lorsqu'on leur demande ce qu'ils aiment ou n'aime pas de leur vue actuelle. Pour Clément et François, le stade de l'école et la garderie adjacente donnent de la vitalité à la résidence lorsque les élèves sont présents, mais François souligne que sinon « il n'y a pas grand-chose à voir et la vue est un peu triste avec tous ces bâtiments autour ». Tous deux s'accordent à dire que la vue est plutôt statique, manquant de variété, de dynamisme, de verdure et de couleurs qui pourraient éveiller leur curiosité. Alors que Clément affirme que « dans dix ans ce sera pareil », il est plutôt satisfait de cette fenêtre car elle lui donne « le sentiment d'avoir des vérandas à l'occidentale », offrant une luminosité et une vue qui, selon son expérience, est assez inhabituelle en Chine.

Aube apprécie la variété que lui offre sa sa fenêtre en associant l'urbain au naturel, notamment le paysage et la rumeur de la ville, mais aussi la lune, les levers de soleil, les couchers de soleil, le mouvement de Vénus et, surtout pour elle, la présence des montagnes le matin lorsque le ciel est dégagé. Selon Aube, « à chaque moment, il manquera quelque chose car c'est le temps de la journée qui révèle ou qui cache quelque chose ». Ces variations font partie d'une routine qui nous calme tous inconsciemment en confirmant que la Terre continue de tourner autour du Soleil et que la vie continue à l'extérieur, malgré une bonne ou une mauvaise journée. Aube dit observer ces cycles répétitifs en se comparant à une concierge qui ferait sa prospection pour s'assurer que tout est en ordre. En revanche, Youssef, privé de ces vues et de ce qui se passe au-delà de la résidence, trouve du plaisir dans une habitude nocturne, comptant les fenêtres qui, « comme la sienne », restent éclairées à une ou deux heures du matin, quand tout le monde dort. Il se montre plus neutre par rapport à l'enthousiasme évident d'Aube et de Clément ou à l'indifférence de François à l'égard de leurs vues respectives.

On observe par ailleurs que les fenêtres peuvent évoquer des expériences positives mais aussi négatives. Interrogée sur les sons urbains, Aube exprime qu'elle est « relativement épargnée des bruits » en raison de la hauteur de son appartement. Bien qu'elle perçoive le bourdonnement de la ville, cela ne perturbe pas son calme car cela lui permet de se sentir « avec d'autres humains ». Néanmoins, lorsqu'on lui demande ce qu'elle n'aime pas entendre, elle partage ses découvertes lorsqu'elle a voulu savoir d'où venaient d'étranges clameurs. Elle raconte avoir eu peur car elle « ne comprenait pas pourquoi ces hommes criaient si fort et si tôt » et pensait qu'ils se battaient, pour découvrir ensuite qu'il s'agissait d'un exercice militaire à proximité. Aube reconnaît sa difficulté à filtrer les bruits, se remémorant l'aboiement d'un chien affligé pendant des semaines comme autre exemple qu'elle interprète comme signe de souffrance.

Comme ces sons sont entendus quotidiennement, ils deviennent familiers et on s'y habitue, détectant même les moments de la journée où ils devraient être entendus ; en fin d'après-midi pour le chien et tôt le matin pour le salut militaire. Aube note également le son de chats en chaleur résonnant entre les bâtiments, concluant qu'elle « aimerait entendre des oiseaux » mais elle n'entend que « des chats, des chiens et des gens qui crient ». Il semblerait qu'elle se sente au calme de façon générale, bien qu'une série de sons soudains et distincts soient souvent désagréables. De même, François et Clément vivant dans le même immeuble, ont également entendu ces chats en chaleur. François se lamente en disant que « nous entendons rarement des choses douces comme de la musique », tandis que Clément se plaint de la vue sur la décharge de la résidence et du bruit perturbateur des camions-bennes chaque semaine pendant trois ou quatre heures, brisant « l'atmosphère monotone » qu'ils ont généralement chez eux, « comme si soudainement nous passions d'un environnement à un autre ».

Fonctionnalité

Outre la vue qu'elle offre, une fenêtre peut avoir une valeur significative pour ses qualités. Youssef met en avant plusieurs attributs de sa fenêtre à double vitrage, car cela forme un balcon intérieur qui est « comme un chauffage », confortable mais aussi pratique pour sécher les vêtements. De plus, il insiste sur l'éclairage naturel car la fenêtre l'aide à se réveiller plus tôt, et puis, l'isolation du bruit, probablement due au double vitrage et au fait d'être situé à l'intérieur de la résidence. La ventilation est un autre aspect essentiel pour Youssef, car il mentionne l'importance d'une pièce bien aérée et, enfin, il s'intéresse au bénéfices qu'apporte une fenêtre dans la réduction de notre consommation d'énergie. La lumière naturelle réduit le besoin d'éclairage artificiel, et ses fonctions de chauffage ou de ventilation soulagent la nécessité d'utiliser des climatiseurs ou des radiateurs. Youssef est devenu expert de sa fenêtre grâce à ces observations, tout en racontant les bruits produits par le verre se refroidissant la nuit après avoir été exposé toute la journée au soleil, ce qui s'est avéré vrai car j'entendais un "toc" toutes les deux minutes pendant l'entretien.

Une fenêtre peut également servir à changer nos perceptions de vie à l'intérieur et à l'extérieur de l'appartement. Initialement, la fenêtre qu'Aube a partagé avec moi n'était pas sa préférée car elle s'est avérée trop petite à son goût pendant les premiers mois dans l'appartement, mais peu à peu elle y a trouvé plus de variété ce qui l'a rendu plus intéressante. En revanche, Aube trouve que l'emplacement de la fenêtre peut permettre aux voisins de la voir, elle et sa fille, depuis le bâtiment en face, ce qui les incite à tirer le rideau lorsqu'ils regardent des films dans le salon. Aube réfléchit à ce besoin de protection, remarquant « je ne veux pas être vue et je sais que c'est un moyen pour que les gens me voient », contrastant cela avec la sensation précédente de la fenêtre comme un moyen pour s'envoler vers le monde extérieur. Dans une dernière anecdote, Aube révèle qu'elle a perdu le vertige avec sa fenêtre au dix-neuvième étage, alors que c'est maintenant sa fille qui lui rappelle d'être prudente lorsqu'elle se penche dehors.

Comme Youssef auparavant, François voit sa fenêtre comme une source de lumière et de ventilation pour le salon, lui permettant également de se réveiller plus facilement le matin. D'autre part, la fenêtre sert à distraire son chat, Robin, lorsqu'elle est ouverte, tandis que la moustiquaire le protège de possibles chutes. Clément ajoute même que Robin a son « petit coin pour se reposer et profiter du soleil » avec la perche de fenêtre pour chat qu'ils ont installé. Malgré ces aspects pratiques, François méprise ironiquement sa fenêtre une fois de plus, affirmant qu'elle a peu d'effet sur son moral. En revanche, Clément insiste sur les vertus de ses grandes fenêtres, qui inondent la pièce de lumière, et sont esthétiquement plaisantes, se mêlant à la décoration intérieure de l'appartement. Il note également l'utilité de l'horizon comme indicateur de pollution si les bâtiments sont couverts, et de l'intensité du vent si les arbres bougent. De plus, il existe une divergence majeure entre Clément et François concernant les barreaux de la fenêtre, étant donné que le premier apprécie le sentiment de sécurité qu'ils procurent tandis que le second estime qu'ils le privent de sa liberté. Il est fascinant de voir comment la même fenêtre peut être perçue différemment par deux individus vivant dans le même appartement.

Se sentir en Chine

Les participants apportent des perspectives contrastées lorsqu'on leur demande s'ils se sentent en Chine en regardant par la fenêtre. Aube dit qu'au moins, elle sait ne pas être à Paris car ça n'a pas « l'odeur de Paris », et Clément ajoute qu'au moins il sait ne pas être en France ou en Europe. Aube est la seule qui ne se sent pas vraiment en Chine depuis sa fenêtre. Elle dit que ça « pourrait être une banlieue un peu moche de Dijon ou de Brest » et François ajoute que « ça pourrait être une banlieue de Paris » si ce n'était pour certains détails tels que les façades, les drapeaux chinois ou les autocollants rouges sur les fenêtres, tous caractéristiques du paysage urbain chinois. D'après ces indicateurs culturels, François, Clément et Youssef ont tous le caractère Fu ornant leurs fenêtres, symbole de bonne fortune, que Youssef note emblématique des fenêtres chinoises.

Pendant le Nouvel An chinois, Youssef se sentait en Chine au milieu des lanternes rouges, des nœuds et des couplets de porte, des éléments décoratifs essentiels à la culture et visibles depuis sa fenêtre, tandis que Clément et François ressentaient la même chose en voyant des feux d'artifice depuis la leur. De plus, Clément identifie des bâtiments entassés et l'absence de volets comme des indicateurs clés pour se sentir en Chine, se demandant comment ses voisins parviennent à dormir sans être dans la pénombre. Aube reconnaît également que lorsqu'elle regarde dans les appartements des gens, elle trouve « des gens sans rideaux, qui ne se cachent pas, avec des intérieurs tristes et mal éclairés ». En fin de compte, malgré leur curiosité de connaître davantage la façon dont vivent leurs voisins chinois, les quatre participants concordent sur l'importance de la vie privée, reconnaissant le besoin de se déconnecter du monde extérieur, surtout en fin de journée.

Fenêtres du passé

Dans le domaine des expériences, les fenêtres jouent un rôle pivot dans la formation de nos préférences et de nos aversions en matière d'espaces de vie, ayant une influence sur leur choix de pièces. Lors de leur séjour en quarantaine à Shanghai, Aube et sa fille se sont vu attribuer deux chambres avec seulement quelques minutes pour les visiter. Aube n'a pas choisi la chambre avec la fenêtre murée, mais celle avec la fenêtre en baie, autour de laquelle elle a créé son univers. Alors que sa fille n'a pas remarqué de différence, Aube l'a instantanément remarquée et conclut en disant que « une fenêtre est un œil, un tunnel pour s'évader ». Avec seulement quelques minutes pour décider, les fenêtres deviennent un indicateur fiable pour imaginer la vie dans un endroit.

Alors qu'il était au Bénin, François s'est vu attribuer une chambre avec de petites fenêtres uniquement pour aérer, l'empêchant de profiter de la vue extérieure. Déçu, il a choisi de passer son temps dans un bureau à l'étage avec une grande fenêtre en baie et un balcon, offrant une abondance de lumière naturelle. Voici des exemples de personnes qui ont eu le choix à sélectionner leur chambre, mais que se passerait-il dans des situations où il n'y aurait pas de choix ? Dans ses premières années à Pékin, Clément avait des colocataires qui vivaient dans des chambres étroites ressemblant à des placards, « assez larges pour mettre un lit et une armoire », et évidemment dépourvues de fenêtres – une condition qu'il jugeait « impensable ». Semblable à l'expérience d'Aube, il a une fois loué une chambre dans un hôtel avec une fenêtre donnant sur un mur, lui donnant un aperçu de ce que cela pourrait être de se priver d'une vue. C'est à ce moment-là que Clément renforce son appréciation pour les fenêtres de son appartement, particulièrement pendant la période de confinement de février à mai 2020. À cet égard, les quatre participants soulignent tous l'importance des fenêtres pendant la pandémie de Covid-19.

Nos rencontres avec des fenêtres tissent ensemble des parties de nos vies, capturant nos peurs, nos frustrations, nos joies et nos aspirations – toutes sortes de souvenirs. François se souvient des fenêtres du grenier de son grand-père car elles avaient des barres qui restreignaient son champ de vision, contrastant vivement avec la liberté ludique qu'il trouvait dans le vélux de sa chambre d'enfance. De même, Aube se souvient de la maison balzacienne du XIXe siècle de sa grand-mère avec ses fenêtres œil-de-bœuf, charmantes de l'extérieur mais intimidantes de l'intérieur. En réfléchissant à son propre passé, Aube exprime sa déception à l'égard des endroits où elle a vécu où les fenêtres n'offraient pas de vues étendues, montrant souvent des choses peu intéressantes. Aube s'attend à ce que les fenêtres la satisfassent. Sa fenêtre actuelle répond maintenant à ces exigences car elle a commencé à tourner la tête vers la droite, mais ce n'était pas le cas au début. Aube conclut en disant qu'avant de se plaindre, elle ferait mieux d'apprendre à chercher ce que ses fenêtres cachent ; « il faut s’apprivoiser, je dois apprivoiser la vue ». Dans son expérience, les fenêtres l'ont souvent frustrée au début mais intrigué après, et il semble que les fenêtres devraient offrir la vue que nous voulons sans effort, un peu comme quand un public se plaint d'œuvres d'art qui cachent leurs significations plus profondes.

Clément associe les fenêtres basculantes, qui s'ouvrent par le haut de façon verticale, à ses années d'école, les trouvant impraticables et dangereuses pour son chat. À la place, il préfère les fenêtres qui peuvent être tirées horizontalement comme un moyen de s'ouvrir au monde. De plus, il préfère les fenêtres fabriquées à partir de matériaux nobles comme le bois, se remémorant les poignées et les cadres de la maison de son enfance qui étaient plus visuellement et tactilement agréables que ceux en métal froid. Enfin, Clément raconte une expérience inhabituelle en France où une colonie de coccinelles a envahi les joints de ses fenêtres coulissantes, l'empêchant de les ouvrir malgré une belle vue sur un parc, le frustrant davantage. Des facteurs externes, tels que la pollution ou, dans ce cas, des coccinelles, peuvent entraver l'utilisation quotidienne d'une fenêtre de manière inattendue.

Fenêtres idéales

Les expériences passées et les attentes de l'avenir avec les fenêtres sont étroitement liées, car un souvenirs positif ou négatif peut façonner nos préférences. Par exemple, avoir grandi dans une maison avec des fenêtres en bois peut susciter le désir de retrouver cette même sensation de chaleur. De plus, nos préférences en matière de fenêtres peuvent être influencées par des imaginaires personnels ou collectifs ; lorsqu'on leur demande quelle serait leur fenêtre idéale, la plupart des répondants expriment le désir de grandes baies vitrées. Par exemple, Youssef et François rêvent d'une vue sur la mer – une terrasse avec vue sur la plage pour Youssef, où il pourrait écouter le bruit des vagues, et une tempête s'abattant sur un phare pour François. Youssef aimerait également avoir un jardin avec des arbres, similaire à ce dont Clément parlait d'avoir plus de verdure, mettant en évidence le désir généralisé pour des environnements naturels.

Il est également fascinant de demander aux participants d'expliquer comment ils changeraient leur fenêtre actuelle à travers des exemples pratiques plutôt qu'idéalisés. Par exemple, si on lui demandait seulement de changer la vue, François enlèverait les bâtiments du fond pour voir ce qui se trouve derrière, « s'il y a un parc ou quelque chose d'intéressant, autre chose que des bâtiments », tout en ayant un aperçu plus proche de la vie quotidienne des gens. Si on lui demandait de changer les caractéristiques de la fenêtre, François voudrait une fenêtre plus grande sans barreaux ni moustiquaires ainsi qu'à remplacer les rideaux poussiéreux par des volets. Clément est d'accord avec cette suggestion. Il propose même des stores qu'ils pourraient baisser. De plus, François aimerait profiter de sa cigarette sur un balcon, comme il le faisait lorsqu'il habitait dans la chambre de Youssef un an auparavant, car cela semble être un rituel calme qui lui manque. Enfin, si on lui demandait de changer une situation affectant l'utilisation actuelle de leur fenêtre, François se lamentait de ne pas pouvoir les ouvrir complètement à cause de son chat, soulignant une fois de plus comment les contraintes quotidiennes peuvent remodeler la relation de quelqu'un avec une fenêtre.

Les participants ont été invités à imaginer leurs fenêtres idéales, ce qui a naturellement conduit à des discussions sur celles qu'ils éviteraient. Tirant parti de leurs expériences passées, nous avons appris que François éviterait les petites fenêtres avec des barreaux, tandis que Aube et Clément exprimaient leur mépris pour les fenêtres murées. Cependant, l'aversion pour certains types de fenêtres peut également découler de ce qui a été observé plutôt que directement vécu. Par exemple, Youssef a exprimé son aversion pour les fenêtres qui ne peuvent pas se fermer facilement, alors que cela devrait être leur fonction principale, ainsi que pour les fenêtres directement face à la sienne, car « même si tu veux juste jeter un coup d'œil, tu peux voir la vie privée d'autres personnes », ce qui ne lui semble pas correct. Youssef a ensuite expliqué son mépris pour les fenêtres du rez-de-chaussée pour des raisons d'intimité mais aussi de sécurité, car elles pourraient être facilement accessibles aux intrus.

Une vie sans fenêtre

Lorsqu'on lui demande s'il envisage de vivre dans une pièce sans fenêtre, François réfléchit au rôle significatif qu'elles dans notre vie quotidienne, notant qu'elles fournissent non seulement de la ventilation et de la lumière naturelle, mais aussi une connexion avec le monde extérieur et son climat : « En soi c'est vrai que la fenêtre, par des petites choses, on ne dirait pas, mais ça peut nous donner envie de sortir le matin, ça peut nous donner envie de... Regarder par la fenêtre, pas la fenêtre en soi, mais regarder par la fenêtre. Ça va nous donner la température, il fait beau, il fait froid, je vais mettre un manteau, je vais mettre une écharpe, ou non. J'ai envie de sortir, je n'ai pas envie de sortir. Je vois olala il y a de la pollution, je ne sors pas. Alors que si on n'a pas de fenêtre, il faut aller sur Internet, et puis, je ne me vois pas dans une chambre sans fenêtre ». Il convient de noter que le seul participant qui a continuellement exprimé son insatisfaction à l'égard de sa fenêtre a fini par partager cet avis en valorisant son champ de vision.

François exprime son malaise à l'idée de ne pas avoir de fenêtre, comme une sorte de confinement physique et mental. Clément ajoute que « même pour le mental, le moral, on a besoin de luminosité, on a besoin de voir des choses à l'extérieur pour ainsi s'identifier dans ce mélange social et naturel ». En les laissant imaginer à quoi ressemblerait une vie sans fenêtre dans une telle situation hypothétique, cela les a amenés à affirmer à quel point les fenêtres sont en réalité importantes. François reconnaît qu'il ne peut pas changer facilement ses fenêtres comme il pourrait le faire avec des rideaux : « Je suis ici pour une durée indéterminée, donc il faut que je fasse avec, je suis obligé de les adopter comme elles sont, les accepter comme elles sont, avec leurs défauts et avec leurs qualités ». Cette approche pragmatique renforce la nécessité d'accepter les fenêtres que nous avons, ici et maintenant, dans notre réalité quotidienne plutôt que dans notre imaginaire.

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Réflexions finales

En définitive, à travers les idées partagées par mes quatre répondants, j'ai compris que les fenêtres, malgré leur caractère physique, peuvent être personnalisées et façonnées par les expériences partagées d'un individu avec elles. Les fenêtres sont essentielles à la vie intérieure tout en nous maintenant connectés avec l'extérieur. Elles sont, aux côtés des portes, des formes que l'on peut ouvrir et fermer ou voir à travers, situées entre le privé et le public. Les vues et les sons qu'elles offrent font partie intégrante de notre routine quotidienne, tandis que nos interactions avec elles et les histoires qu'elles contiennent révèlent leurs réponses à nos besoins en lumière, en air et en activités, tout en nous montrant le temps qu'il fait et en nous protégeant des jours pollués, poussiéreux et tempétueux. Elles nous rappellent, avant tout, où nous sommes dans le temps et l'espace, invitant à la contemplation et à l'introspection. Par conséquent, réfléchir aux fenêtres révèle une certaine intimité et un mode de vie qui varie d'une personne à l'autre.

En tant que chercheur et praticien visuel, mon approche a été inductive, assemblant des fragments d'informations extraites d'entretiens et d'observations pour informer des cadres théoriques plus larges. De plus, les fenêtres de la résidence Bolin Aiyue étant notre principal centre d'intérêt, interviewer les voisins chinois aurait pu compléter l'interprétation socioculturelle de ce projet. En interrogeant les gens sur leurs fenêtres, un designer ou un architecte pourrait repenser les intérieurs et les extérieurs, tandis que cela ne me donne, pour ce projet, de nouvelles perspectives que je n'aurais pas pu explorer seul. Avec ce dernier chapitre, le projet se termine après cinq mois de travail, de janvier à juin 2021, bien qu'il ait commencé inconsciemment au moment où je suis arrivé dans mon appartement le 2 octobre 2017.

Avec ces anecdotes et histoires, le projet "Fenêtres de Bolin Aiyue" offre d'innombrables perspectives à explorer, d'autant plus lorsque l'on compte le nombre d'appartements dans la résidence car ils montrent les proportions encore plus grandes que pourrait prendre ce projet. Alors que certaines personnes passent une vie entière à regarder par ou vers la même fenêtre, mes quelques mois d'observation n'ont fait qu'effleurer leur compréhension. Cependant, la vraie valeur du projet réside dans son schéma d'étude structuré, basé sur ces six étapes qui peuvent être utilisées pour de futures investigations sur les fenêtres, pour ensuite produire une qualité et une quantité d'expériences plus grandes. Enfin, tout comme mon projet précédent "Détails d'une rue" (2020) a été réalisé avant de quitter mon précédent travail, et donc la rue que j'ai parcourue pendant trois ans, ce nouveau projet sur les fenêtres a été réalisé en sachant que nous devrions déménager à la fin juin 2021, après avoir résidé dans cet appartement pendant les trois dernières années et demie. Cette mélancolie prévisible réapparaît sous différents angles dans la plupart de mes projets visuels récents à Pékin et renforce mon attachement à des endroits spécifiques de mon environnement direct tout en valorisant leur banalité ennuyeuse qui n'est pas moins représentative que la vie elle-même.

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