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De mes fenêtres
vers l'extérieur

Phase 3

Dans des peintures telles que « Goethe à la fenêtre de sa chambre romaine » (1787) de Johann Heinrich Tischbein, « Femme à la fenêtre » (1822) de Caspar David Friedrich, ou « Tôt le matin » (1858) de Moritz von Schwind, chaque sujet est représenté de dos regardant par une fenêtre grande ouverte. Les détails des arbres, des montagnes ou des bâtiments sont à peine visibles à travers les fenêtres car les peintres s'intéressaient davantage aux intérieurs des pièces. Plus récemment, le peintre canadien Shaun Downey présente des femmes seules dans leurs appartements, certaines regardant par la fenêtre dans des compositions calmes et élégantes. Elles regardent à l'extérieur de façon introspective, comme dans « Behind the Curtain » (2015), « In the Glass» (2017) ou « Writer at the Window » (2018), en regardant consciemment le monde extérieur ou laissant leur regard suspendu sans rien regarder de particulier. On peut aussi les voir dans une attitude voyeuriste, espionnant probablement leurs voisins avec des jumelles comme dans « Into the Distance » (2014) ou « Binoculars » (2018). Avant Shaun Downey, le peintre américain Edward Hopper peignait des scènes de ville montrant aussi la solitude de ses personnages. Pendant la crise du Covid-19, le tableau « Matin au Cape Cod » (1950) a été très partagé sur les réseaux sociaux, dévoilant le quotidien des personnes confinées au fil des mois à travers cette femme tendue qui regarde par sa baie vitrée, nous laissant imaginer ce qui pourrait advenir dans cet endroit isolé. Pour ces peintres, regarder par la fenêtre semble un exercice à réaliser seuls, étant de nature introspective.

Au-delà des personnes et de ce qui les entourent, on se demande aussi ce qu’ils peuvent voir depuis leurs fenêtres. Pour Henri Lefebvre, « la fenêtre donnant sur la rue n'est pas un lieu mental, où le regard intérieur suit des perspectives abstraites : espace pratique, privé et concret, la fenêtre offre des vues qui sont plus que des spectacles ; des espaces mentalement prolongés » (2004 : 36). Dans le tableau de Gustave Caillebotte « Jeune homme à sa fenêtre » (1876), on commence à distinguer d'une certaine hauteur à ce que peuvent ressembler les rues parisiennes dans leurs détails, l'homme ayant vue sur une femme et une calèche. Cependant, c'est avec l'apparition de la photographie que le spectacle de la ville se dévoile davantage. Depuis l'intimité de sa maison, le photographe André Kertész a capturé des fragments de la vie citadine de 1952 jusqu'à son décès en 1985. Avec une magnifique vue sur Washington Square Park depuis son 12e étage, il était à une hauteur suffisante pour élargir son champ de vision tout en pouvant à la fois avoir accès à l'intimité des gens. Il photographiait la lumière, le temps, les gens, comme dans « Enfants et ombres dans le parc » (1951) ou « Washington Square Park de jour et de nuit » (1954). Pendant la même période, de 1958 à 1985, la photographe américaine Ruth Orkin a réalisé un projet semblable depuis son appartement du 15e étage au 65 Central Park West à New York. En suivant cette logique, on peut photographier une certaine banalité avec ses cycles en choisissant une constante statique qui serait toujours là, comme l'a fait le photographe ukrainien Yevgeniy Kotenko en photographiant le banc d'un parc pendant une décennie, de 2007 à 2017. Le banc était face à la fenêtre de la cuisine de ses parents, au quatrième étage d'un immeuble de Kiev, lui permettant de documenter les rencontres animées autour du banc. D'une certaine manière, ce projet ressemble au projet de fenêtre d'Alper Yesiltas, mentionné précédemment. Enfin, outre la représentation de la vie urbaine, on ne peut oublier la fenêtre en tant qu'élément physique dans sa forme et ses matériaux, se situant entre le spectateur et le monde extérieur, comme le présente Josef Sudek dans une série photographique datant de 1940 à 1954 au sujet de la fenêtre de son studio de Prague. Le projet et le livre « La fenêtre de mon atelier » montrent ce qui se passe par la fenêtre tout en incluant les changements de la vitre, transparente, recouverte de givre ou de gouttelettes d'eau, au fur et à mesure que le le temps passe.

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Dans ce chapitre, j’ai exploré une série d'exercices de base depuis mes fenêtres ouest et nord, et ces observations ont été regroupées dans une vidéo de dix minutes. De mes fenêtres de façade ouest, on peut voir les bâtiments de la résidence à gauche et à l'avant, une place animée de la résidence juste en bas et la route nord de Chaoyang à droite. De mes fenêtres orientées nord, on aperçoit la même route de gauche à droite, une ancienne mosquée derrière, suivie d'une école, de nombreux bâtiments tout autour et à l'arrière, avec des montagnes au fond à ne voir que par temps clair. Depuis la fenêtre de ma salle de bain, j'ai donc photographié les séchoirs d'une zone commune pendant des mois pour voir les couleurs varier au fur et à mesure que différents voisins y faisaient sécher leurs draps. Le 22 mai, j'ai enregistré des sons et lumières vus et entendus de la même fenêtre à trois heures d'intervalle pendant vingt-quatre heures. J'ai maintenu le même point de vue pour capter ces fragments visuels et sensoriels à sept heures du matin pendant sept jours consécutifs. Explorer les rythmes d'un quartier de cette manière nous permet de voir le mouvement du soleil, d'entendre différents sons qui se joignent à ceux produits par les voitures. Par exemple, au début de la vidéo, on entend la voix d'un homme parlant dans un mégaphone qui dit pouvoir réparer toutes sortes d'appareils électroniques. Je l'ai toujours entendu depuis son véhicule entre huit et neuf heures du matin et cela me faisait penser aux vitriers ou aux vendeurs de bonbonnes de gaz qu'on entendait aussi de loin, le son étant associé à un service. Autrement, les moments que j'apprécie le plus se font surtout entendre tôt le matin entre six et huit heures lorsque les oiseaux chantent et des gens font leurs exercices, puis le soir entre sept et huit heures lorsque des enfants jouent et un groupe de femmes se mettent à danser. J'aime écouter la chanson ‘Standing Waiting For You For Three Thousand Years’ (站着等你三千年) de Wang Qi et les voir danser vers huit heures et quart. Alors que j'apprécie les fenêtres ouest pour les sons qu’on y entend, j'apprécie celles du nord pour leur vue panoramique. J'ai pu filmer les montagnes, la fin du mois de jeûne du Ramadan à la mosquée, des balayeurs, entre autres. Dans cet exercice, j'ai agi en tant qu'observateur discret qui regarde les bâtiments, les activités mondaines et les voisins de près et de loin. De plus, inspiré par les peintures décrites précédemment, j’ai voulu aussi voir comment ce serait d'être pris en photo en regardant par mes quatre fenêtres. Ces autoportraits définissent ainsi une sous-catégorie, allant de l'intérieur vers le sujet qui regarde à son tour à l'extérieur. Ma posture peut changer en fonction de la fenêtre devant laquelle je me trouve, car je suis généralement assis à mon bureau lorsque je regarde par la fenêtre du salon et debout lorsque je regarde par les autres fenêtres.

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